« On a une situation propice à l’émergence de la désobéissance civile »

La démocratie est-elle en crise ? Cette question, Sandra Laugier, philosophe du langage, de la politique et de la morale, ne se la pose plus. Alors que le gouvernement mène une de ses réformes les plus injustes, il lui apparaît vital de repenser le pouvoir du peuple.

Zoé Neboit  et  Olivier Doubre  • 8 février 2023 libéré
« On a une situation propice à l’émergence de la désobéissance civile »
Sandra Laugier, le 3 février 2023 à la Maison de la philosophie Marin-Mersenne de l’université Paris-I, à Paris.
© Maxime Sirvins

Née en 1961, agrégée de philosophie, professeure à l’université Paris-I, Sandra Laugier est d’abord une spécialiste de philosophie du langage, ayant travaillé sur Wittgenstein et Cavell. Elle a contribué à introduire l’« éthique du care » en France, et elle travaille depuis 2010 sur le principe de démocratie et la désobéissance civile, notamment à travers trois ouvrages écrits avec le sociologue Albert Ogien, Pourquoi désobéir en démocratie ? (2010), Le Principe démocratie (2014) et Antidémocratie (2017), tous parus à La Découverte. Son dernier ouvrage paru : Revendiquer l’espace public, avec Nilüfer Göle, Richard Rechtman et Yves Cohen, CNRS éditions, 2022.

De quoi parle-t-on lorsqu’on parle de crise de la démocratie aujourd’hui ?

Sandra Laugier : Dans mes travaux avec Albert Ogien, j’ai toujours opposé la démocratie comme régime politique et la démocratie comme forme de vie, principe ou façon de vivre. Ce qui est intéressant en ce moment, c’est de voir à quel point les deux définitions de la démocratie, a priori complètement antagonistes, qu’on a souvent opposées, que ce soit en philosophie ou en théorie politique, sont attaquées ensemble. Cela signifie que nous sommes véritablement en crise.

Est-ce l’architecture institutionnelle même de la Ve République qui a permis cette défaillance démocratique ?

Les institutions sont dysfonctionnelles puisqu’elles permettent à un président de se comporter de façon monarchique. Ce n’est pas un abus de langage que de qualifier le régime actuel de véritablement autoritaire, puisqu’une personne peut décider seule de la vie politique du pays. Mais le problème, plus important encore, est que ces institutions, aussi dysfonctionnelles soient-elles, sont aussi bafouées.

Ce n’est pas un abus de langage que de qualifier le régime actuel de véritablement autoritaire.

On observe en effet un calcul, une stratégie électorale, à l’œuvre depuis quelques années, qui pousse le Rassemblement national en avant, afin de susciter une situation de face-à-face. Car Emmanuel Macron sait bien qu’inévitablement la gauche sera contrainte de voter pour lui et, ainsi, lui donner une large majorité, pour ensuite mener une politique contre la gauche.

Ce n’est pas la première fois qu’un gouvernement minoritaire use et abuse du 49.3. Mais il semble qu’avec Emmanuel Macron le caractère antidémocratique de cette disposition trouve une résonance plus forte dans le débat public.

Il y a le 49.3, bien sûr, mais aussi un fonctionnement général dans la gestion du Parlement, qui est un refus total du jeu institutionnel. Il y a chez Emmanuel Macron une posture moralement choquante : celle de ne pas du tout tenir compte de la façon dont les élections, présidentielle comme législatives, se sont déroulées.

Macron agit comme s’il avait été largement élu sur un programme, en prenant des dispositions rejetées par la majorité des personnes qui l’ont élu. Plus généralement, il se place comme le tenant de la légitimité intellectuelle, politique et morale. Le gouvernement, en outre, est complètement en régression par rapport à la forte demande démocratique qui s’est développée depuis un siècle et qui est globalement partagée dans le monde entier. Ses membres sont imperméables à toute idée de compétences hors d’eux-mêmes.

« La Nupes, elle, a réussi à créer une mobilisation en sa faveur qui n’est pas négligeable, y compris dans les quartiers populaires. » (Photo : Maxime Sirvins.)

C’est bizarre, parce que c’est quand même le gouvernement qui a voulu démanteler l’ENA. Mais, en réalité, c’est l’esprit énarque dans toute son horreur qui s’est renforcé. C’est vraiment très choquant quand on réfléchit à l’histoire de la démocratie.

Il y a eu depuis 2017 des réformes à la chaîne pour casser les acquis sociaux. Qu’est-ce qui explique que ce soit sur les retraites que l’opinion publique s’insurge ?

Je pense qu’au-delà de la réforme en elle-même, qui est profondément injuste, c’est en grande partie à cause de cette posture cynique et déconnectée que la population réagit très mal actuellement. Les membres du gouvernement semblent, eux, étonnés par l’impopularité de la réforme dans une part si large de l’opinion. Ils imaginaient qu’ils auraient les retraités de leur côté, puisqu’on leur a bien fait comprendre qu’ils ne seraient pas frappés par les mesures à venir.

Le gouvernement attribue la même bassesse morale qui est la sienne à tout le monde : considérer que chacun ne va penser qu’à soi.

Or, même les retraités sont contre. Pourquoi ? Parce qu’ils ont des enfants et des petits-enfants ! Mais c’est le mécanisme de pensée qui est derrière tout cela qui me frappe : ils attribuent la même bassesse morale qui est la leur à tout le monde – celle qui considère que chacun ne va penser qu’à soi. Et là est vraiment leur erreur politique : penser que les gens sont comme eux.

Comment expliquer cette régression chez Emmanuel Macron ? Est-elle vraiment inédite dans l’histoire de la Ve République ?

C’est sa personnalité, présentée comme « antisystème » en 2017, qui lui a permis d’être élu. Mais je pense que le fait de n’avoir jamais été sur le terrain politique, de n’avoir jamais eu à faire campagne, de n’être finalement jamais sorti de son milieu bourgeois et des grandes entreprises, fait qu’il n’a aucune idée de la chose sociale. Il a une méconnaissance de la société et de l’homme de la rue en général. Je pense souvent à cette déclaration qu’il avait faite à Mayotte au sujet des embarcations de migrants, qui témoignait de cette attitude tout à fait cynique et déconnectée des réalités.

Mais je pense aussi que, malheureusement, ceux qui jouent également un rôle très négatif, ce sont tous les anciens socialistes qui l’ont rejoint. Ce sont quand même des gens qui ont fait partie de la gauche et qui sont passés chez Macron, absolument sans scrupule. C’est choquant politiquement, mais aussi moralement. Ce qui me fait dire qu’ils sont malhonnêtes. Et il n’a autour de lui que des gens comme ça, qui ont trahi pour aller chez lui !

Est-il juste de parler d’une crise du vote en France ?

Oui, et en même temps ça rejette la faute sur les électeurs. Car, s’ils ne votent pas, c’est à cause de l’étroitesse de l’offre et du personnel politiques en France. Il n’y a rien à leur proposer qui soit désirable. La Nupes, elle, a réussi à créer une mobilisation en sa faveur qui n’est pas négligeable, y compris dans les quartiers populaires qui ne votaient plus depuis un bon moment.

« Emmanuel Macron a une méconnaissance de la société et de l’homme de la rue en général. » (Photo : Maxime Sirvins.)

Ce peu d’engagement citoyen lors des élections, faut-il l’imputer au fonctionnement des partis ? Parce que les partis n’ont pas de fonctionnement interne démocratique véritable, y compris à gauche…

C’est vrai que c’est un problème central : il y a un décalage entre la vraie vie démocratique et les partis. On peut ainsi se demander pourquoi ce serait à un dirigeant de parti, seul, même élu démocratiquement, de prendre les décisions, y compris au sujet des alliances, et non pas aux militants. Cependant, cela fait un moment que les partis jouent un rôle très minime dans la démocratie en tant que telle. Or ce sont eux qui occupent les institutions.

Avec Albert Ogien vous avez été parmi les premiers à écrire sur la désobéissance civile. Comment pourrait-elle constituer l’un des remèdes à cette fracture démocratique ?

L’idée de désobéissance civile est revenue pendant le covid, avec les actions sur le climat, les gilets jaunes aussi d’une certaine manière, même si ce n’était pas le même vocabulaire. Mais il faut savoir de quoi on parle. La désobéissance civile signifie sortir de la loi, de la légalité. En venir à un acte radical puisqu’on a tout essayé. Il y a eu, il y a quelques mois, pas mal d’actions qualifiées de désobéissance civile sur le climat. Décrocher les portraits du Président, s’accrocher à des filets de tennis, jeter de la soupe sur des vitres protégeant des tableaux…

En vérité, ce genre de happening, ce n’est pas véritablement de la désobéissance civile parce qu’on ne transgresse pas une loi en particulier. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas de loi qui oblige à polluer – alors à quoi peut-on désobéir ? La désobéissance civile ne va pas toujours de soi comme mode d’action.

Pourrait-on voir se multiplier des formes de désobéissance civile dans le climat actuel en France ?

De toute évidence. En ce moment, on a une situation tout à fait propice à l’émergence de la désobéissance civile avec cette loi sur les retraites absolument injuste. On a essayé le moyen législatif, la manifestation, rassembler les gens, bref tous les moyens légaux pour essayer de la contrer, et rien ne bouge. Il risque donc de ne rester que les voies illégales. C’est pour cela qu’aujourd’hui des agents EDF en viennent à parler de couper l’électricité de manière ciblée. On évoque de plus en plus l’idée d’une grève pendant les vacances. Et, d’ailleurs, cela ne choque pas grand monde dans l’opinion.

Les gilets jaunes ont revendiqué une légitimité politique qui leur était déniée.

Est-il possible de vraiment faire bouger les choses face à un gouvernement qui n’a que faire des mouvements sociaux, après avoir considéré avec mépris les gilets jaunes, mouvement qui a pourtant duré longtemps ?

Les gilets jaunes ont revendiqué une légitimité politique qui leur était déniée. On en retrouve encore beaucoup aujourd’hui dans les manifestations. Beaucoup aussi se sont mobilisés au moment des élections. Certes, c’est un mouvement qui a souvent été critiqué, méprisé et associé à une forme de « beaufisme », voire à l’extrême droite. En vérité, ce discours antipopuliste fait l’erreur de mettre ensemble des tendances qui n’ont rien à voir.

Je pense que les gilets jaunes ont quand même constitué un moment d’empowerment des citoyens, et un progrès démocratique un peu global. Le gouvernement actuel appartient vraiment à une classe sociale caricaturale, même si ses membres eux-mêmes ne s’en rendent plus compte. Ils n’ont aucune idée de la façon dont vivent les gens. Même le PS avait plus de liens avec le monde universitaire, qui précisément analyse les situations sociales.

Quelles sont les conséquences de cette déconnexion d’avec les sciences sociales ?

Cela donne une réforme des retraites à un moment où les gens n’ont pas un sou, où tout le monde est dans la galère, sauf les gens les plus riches. Il y a vraiment un truc qui ne tourne pas rond ! On peut attribuer cela à de la mégalomanie ou à de l’autoritarisme, mais il y a pour moi un manque total d’analyse sociale et politique du pays, au-delà des sondages d’opinion.

« On observe une grande aspiration à l’éducation politique » (Photo : Maxime Sirvins.)

Plus généralement, j’y vois une absence totale d’intérêt pour la réflexion sociologique, puisqu’il y a une volonté de déconsidérer toute la recherche en sciences sociales et d’attaquer les enseignants, les prétendus « islamo-gauchistes ». Je pense qu’il y a un sérieux problème démocratique dans le fait de ne pas avoir la moindre idée de la vie quotidienne et matérielle des Français. Au début, c’était juste insupportable et ridicule, mais maintenant je pense que c’est trop. Et que ça va s’enflammer.

À quels autres endroits de la société observe-t-on une élévation du niveau politique ?

C’est très sensible chez les plus jeunes générations, comme avec Nuit debout et plus récemment les marches pour le climat. On observe une grande aspiration à l’éducation politique. Pendant le covid, les ventes d’ouvrages en sciences sociales ne se sont jamais si bien portées. Je disais aux éditions La Découverte : « Vous êtes comme Décathlon ! » C’est aussi le cas dans la pop culture, dont il ne faut absolument pas négliger l’impact.

J’ai travaillé récemment sur les séries télévisées. Il y en a énormément qui sont à la fois très regardées et très politiques. D’une certaine manière, elles participent activement à une forme d’éducation politique des gens. Je pense à La Casa de papel, The Wire, même Game of Thrones. Et il y a aussi le rap, qui est culturellement central en France, avec des rappeurs érigés comme modèles qui prennent des positions politiques.

Face à ces aspirations, comment concrètement remettre de la démocratie dans la vie publique ? Quid du tirage au sort, par exemple ?

On parle toujours de réforme de la Constitution, mais il faudrait aller bien au-delà. Pour moi, le tirage au sort n’est pas forcément la meilleure solution. Tout simplement parce qu’il y a des personnes dans la société qu’on n’entend pas assez. Le tirage au sort permet de donner une image de la société telle qu’elle est, alors que ce qui manque cruellement à la nôtre, c’est la parole des femmes ou des plus modestes, mais aussi des minorités invisibles, les personnes racisées, les migrants, les handicapés !

C’est dans l’activisme que se constitue la politique.

Cela peut paraître antidémocratique, mais c’est ça l’enjeu. Aux États-Unis, la vie politique a progressé quand il y a eu des groupes, des minorités qui se sont mis en avant. Il faudrait aussi donner plus de place à la jeunesse, avec le vote à 16 ans par exemple. Les jeunes générations sont bien plus politisées que les précédentes. On nous bassine avec la laïcité, alors Jean-Michel Blanquer a fait une enquête dans les collèges, et le résultat, c’est que les jeunes n’en ont que faire !

Les occupations des places publiques, les mouvements, Maïdan, etc. ont été une école politique formidable parce que c’est précisément là que se trouvent les lieux démocratiques. Beaucoup plus qu’à l’Assemblée et dans les consultations de citoyens, les occasions de vie politique résident dans ces mouvements d’occupation. Car, en réalité, c’est dans l’activisme que se constitue la politique. 

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