Face au « chemsex », homophobie et toxiphobie plutôt que prévention

Au lendemain de l’« affaire Palmade », cette sexualité de groupe sous drogues psychostimulantes, de plus en plus répandue chez les gays, n’est considérée que du point de vue répressif par le gouvernement.

Olivier Doubre  • 9 mars 2023 abonné·es
Face au « chemsex », homophobie et toxiphobie plutôt que prévention
© Montage : Hélène Coudrais.

Depuis l’accident meurtrier provoqué par Pierre Palmade, positif à la cocaïne et à d’autres drogues de synthèse, près d’une dizaine de personnes ont trouvé la mort sur la route, lors d’accidents mettant en cause des conducteurs a priori sous l’emprise de produits psychoactifs et/ou d’alcool. Aucun média national n’en a parlé, ou presque.

Si l’humoriste est absolument inexcusable, il reste qu’on a eu, avec ce « fait divers », la fâcheuse impression de voir se déchaîner un combiné d’homophobie et de toxicophobie. Avec des services de police visiblement très prolixes, puisque la presse a pu révéler assez précisément les résultats des perquisitions de la maison de l’acteur, comme la saisie de différents sex-toys, « détail » a priori peu important dans une affaire d’accident de la route.

Mais ce qui est ressorti de cette triste histoire, c’est la mise sur le devant de la scène d’une pratique sexuelle aujourd’hui répandue assez largement dans une partie de la communauté gay : le « chemsex » (substantif composé de deux mots anglais, chemestry et sex, désignant des rapports sexuels sous l’emprise de produits psychoactifs).

Si l’on ne dispose pas de données de prévalence de cette pratique dans la population, Fred Bladou, référent national de l’association de lutte contre le sida Aides pour le chemsex et les « nouvelles stratégies de santé », en particulier la réduction des risques liés à l’usage de drogues, constate la diffusion de cette pratique sexuelle, en forte augmentation depuis six ou sept ans.

Une enquête spécifique auprès des gays a récemment révélé que 30 % des personnes interrogées auraient « essayé au moins une fois » cette pratique, combinaison de rapports sexuels et de polyconsommation de psychostimulants, essentiellement des cathinones, famille de drogues de synthèse, divers types d’amphétamines, de la cocaïne et d’autres produits souvent regroupés sous le terme « ecstasy » (MDA, MDMA).

Toute puissance et désinhibition

Des substances excitantes, procurant un sentiment de toute-puissance sexuelle, et surtout de désinhibition, consommées en général dans des lieux privés où l’on multiplie les rapports sexuels à plusieurs, tous consommateurs, parfois durant plusieurs jours. Mais, prévient Fred Bladou, « une personne qui va essayer une fois cette pratique n’est pas pour autant un chemsexer », chez qui elle est très régulière, pour ne pas dire compulsive.

Son travail consiste à inciter à la prévention, avec des personnes qui sont très souvent des primo-consommateurs de stupéfiants, voire des primo-injecteurs, car l’injection de ces produits est aussi une pratique très répandue, connue sous le nom de « slam ».

« Pour ce qui est de la prévention, avec le chemsex, on part presque de zéro car, contrairement aux usagers d’héroïne ou de cocaïne “classiques”, les chemsexers ne sont pas passés par la toxicomanie de rue, à chercher un dealer et surtout à échanger avec d’autres usagers sur les bonnes pratiques pour éviter les overdoses et les contaminations, par exemple bannir l’échange de seringues. »

Les produits sont en effet peu onéreux, se commandent sur Internet, sont donc disponibles à volonté, et les applications de rencontres permettent de rejoindre une réunion chemsex à tout moment ou presque. Si la pratique est évidemment plus urbaine, ces « facilités » en ligne font que le phénomène existe aussi en milieu rural.

Pour ce qui est de la prévention, avec le chemsex, on part presque de zéro.

« Le plus inquiétant, c’est lorsque les chemsexers, qui développent une double addiction, aux produits et au sexe, se mettent à consommer seuls chez eux, avec des films pornos, en augmentant les doses. Mais aussi le manque de prévention chez des gens qui, dans l’état où ils sont, ne se protègent plus contre les IST. »

Devant ce qui risque de devenir un nouveau problème de santé publique, Aides se désespère de « l’absence » du ministère de la Santé, sans aucune subvention spécifique pour la prévention. Seul le ministère de l’Intérieur « s’occupe » de la question. Au lendemain de l’« affaire Palmade », Gérald Darmanin s’est ainsi empressé d’annoncer de nouvelles mesures répressives, comme le retrait immédiat du permis de conduire pour conduite sous l’effet de stupéfiants.

Fred Bladou craint que cet emballement répressif conduise les chemsexers à plonger davantage dans la clandestinité. Avec tous les dangers en termes de santé publique que cela induira. Espérons seulement que cette déplorable histoire incite aussi les autorités sanitaires à s’emparer de la question. 


Les livres de la semaine

Quatre-vingt-quinze, Philippe Joanny, Grasset, 192 pages, 19 euros

1995, année de bascule dans l’histoire du sida. Les traitements antirétroviraux tardent à être disponibles. Après tant de disparus, nombre d’amis, contaminés depuis des années, sont souvent au bout de leur capacité de résistance. Philippe Joanny, déjà auteur de deux beaux romans au cœur de la communauté gay parisienne alors tant frappée, dépeint avec brio et douceur cette époque pendant laquelle ses héros, « plutôt que de crever sur un lit d’hôpital », font la fête à outrance, mêlant drogues et sexe, « entre euphorie et désespoir, avec le désir pour seul horizon ». Et de trop fréquentes cérémonies au Père-Lachaise. « Sublime tombeau littéraire », ce livre peut être lu aussi comme une lointaine archéologie du chemsex contemporain. Avec empathie.

Tous immortels, Paul Pavlowitch, Buchet-Chastel, 480 pages, 23,50 euros.

C’est l’histoire d’un écrivain qui se fit passer pour un autre, désireux d’en aider un troisième qui, dans l’ombre, allait ainsi obtenir un second prix Goncourt, honneur a priori interdit. Cette « invention Ajar », mystérieux auteur qui obtint le prestigieux prix, fut incarnée, on le sait, par Paul Pavlowitch, petit-cousin de Romain Gary, le véritable auteur de La Vie devant soi (Goncourt 1975) – et déjà primé en 1956. Dans un style éblouissant, « celui qu’on appelait Ajar » raconte ici ses souvenirs de la « tribu », comme l’appelait Gary, qui vivait alors avec l’actrice Jean Seberg et leur fils, Diego. C’est aussi une histoire littéraire de la seconde moitié du XXe siècle, narrée par celui qui écrivit de nombreuses digressions dans la rubrique homonyme de Politis (2010-2013), animée par notre collègue Jean-Claude Renard, récemment disparu.

Walter Benjamin et la tempête du progrès, Agnès Sinaï, Le Passager clandestin, coll. « Précurseur·ses de la décroissance », 128 pages, 10 euros.

Alors que le mouvement ouvrier voua un culte sans borne au progrès – se qualifiant lui-même de « progressiste » –, Walter Benjamin, philosophe allemand qui, fuyant le nazisme dès 1933, se suicida à la frontière franco-espagnole en 1940 pour ne pas être renvoyé par les franquistes en France vichyste, dénonça cette « illusion du progrès ». « Précurseur », s’il en fut, de la décroissance, il prévint contre ce « fétichisme de la marchandise », inhérent au capitalisme, qui déteignit jusque sur les mouvements révolutionnaires. Alors que, selon lui, les révolutions seraient au contraire « les freins d’urgence » du train dans lequel « voyage l’humanité ». Une étude magistrale de la politiste Agnès Sinaï – pour les dix ans de cette si nécessaire collection, fondée par Serge Latouche.

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Temps de lecture : 7 minutes

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