À bas tous les privilèges !

La première aiguille pour diagnostiquer le cancer de la richesse doit piquer en profondeur sur la fiscalité des hauts revenus et la reproduction intergénérationnelle. Mais la biopsie doit concerner une zone beaucoup plus vaste : les privilèges de toutes natures.

Rose-Marie Lagrave  • 5 avril 2023
Partager :
À bas tous les privilèges !
Manifestation à Paris contre la réforme des retraites, le 11 février 2023.
© Lily Chavance

Nous sommes à six mois du 4 août, mais l’enflure constante de la bulle des privilèges demande qu’on se prépare à la dégonfler avec une batterie de petites épingles fichées dans son ventre repu, jusqu’au pétard final. Il n’est pas de jour en France, il n’est pas de nuit de l’autre côté de l’Atlantique ou de l’Oural où les tenants du CAC 40 et les oligarques abreuvés des scories du communisme n’alignent des chiffres à faire tourner les têtes.

Ils sont classés et se classent entre eux pour savoir quel homme est le plus riche du monde. En 2023, la palme revient à Bernard Arnault, détenant une fortune évaluée à 174,87 milliards d’euros, raflant la première place des fortunes mondiales à Elon Musk.

En outre, ces premiers de leur classe suscitent et entretiennent une conjoncture inflationniste mise à leur profit, comme le souligne Romaric Godin : « Les marges bénéficiaires des entreprises sont passées de 31,3 % au premier trimestre 2022 à 32,2 % au troisième trimestre 2022. Autrement dit : les marges ont progressé avec l’inflation. Reuters signale aussi que les profits de 106 grandes entreprises du secteur de la consommation en zone euro ont progressé de 10,7 % en 2022 au regard de 2017 (1). »

1

« L’inflation persiste sous la pression des profits », Romaric Godin, Mediapart, 3 mars 2023.

Pour les gens ordinaires, impossible de se représenter un tel univers, tout en éprouvant au plus profond de soi un choc sidéral face à cet accaparement continu des richesses. On peut décrire ce phénomène en termes de financiarisation du capitalisme, mais cette description savante ne traduit ni l’écart abyssal ni la dépossession dont font l’objet la majorité des personnes dans le monde, à qui est promis un « ruissellement » de pièces d’or caracolant enfin jusqu’à elles.

On peut écrire utilement des biographies de riches et de leur entre-soi pour incarner l’accès à la richesse, mais l’urgence commande de restituer leur position dans la structure des inégalités entre classes sociales et de porter au jour les logiques du système qui les soutient.

Aucune chance n’existe hors des mobilisations des dépossédé·es.

À l’instar de Thomas Piketty, la première aiguille pour diagnostiquer le cancer de la richesse doit piquer en profondeur, là où ça fait mal, sur la fiscalité des hauts revenus et la reproduction intergénérationnelle par l’héritage. Mais la biopsie doit concerner une zone beaucoup plus vaste, celle des privilèges de toutes natures et de tous ordres : de race, d’âge, de genre et de cisgenre, et privilège savant déguisé en mépris de classe.

La liste serait longue comme le jour sans pain des pauvres à qui il était conseillé de manger de la brioche. Oui, comme le dit la chanson, « À bas tous les privilèges/La liberté reconnaîtra les siens/La chance doit changer de main (2) », tout en sachant qu’aucune chance n’existe hors des mobilisations des dépossédé·es et hors d’une réflexion politique sur nos possessions individuelles, auxquelles on doit s’arracher dès lors qu’elles participent à alimenter le système des inégalités.

2

« À bas tous les privilèges (nuit du 4 août 1789) », opéra rock La Révolution française, livret d’Alain Boublil et Jean-Max Rivière.

Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous
Idées Intersections
Temps de lecture : 3 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

« Des intellectuels dits de gauche n’ont pas eu un regard pour la souffrance palestinienne »
Entretien 16 février 2026 abonné·es

« Des intellectuels dits de gauche n’ont pas eu un regard pour la souffrance palestinienne »

Denis Sieffert, éditorialiste à Politis, publie La mauvaise cause. Les intellectuels et la propagande israélienne en France. Il s’interroge sur les ressorts qui ont conduit, depuis deux ans et demi, des intellectuels à ignorer le massacre et la souffrance des Palestiniens, le génocide à Gaza et les agressions racistes en Cisjordanie. Entretien.
Par Olivier Doubre
Affaire Epstein : le trop-plein du trauma
Intersections 13 février 2026

Affaire Epstein : le trop-plein du trauma

Un trauma intime et collectif peut être ravivé par la violence qui surgit des millions de documents issus de l’affaire Epstein. Cette expérience douloureuse reste peu audible dans l’espace médiatique.
Par Élise Thiébaut
Aux États-Unis, le règne des technofascistes
Essais 12 février 2026 abonné·es

Aux États-Unis, le règne des technofascistes

La réélection de Donald Trump rend tangible l’objectif de certaines élites de la Silicon Valley : se débarrasser des démocraties libérales occidentales et prendre le contrôle sur les États-nations. Deux ouvrages analysent ce phénomène déjà en cours.
Par Thomas Lefèvre
Derrière Epstein, la violence des hommes
Intersections 11 février 2026

Derrière Epstein, la violence des hommes

La publication des Epstein Files ravive la question des violences sexuelles et met en lumière un système d’impunité mondiale. Ces révélations interrogent la responsabilité des institutions, des médias et d’un ordre social marqué par la domination masculine.
Par Hanane Karimi