Contrat d’engagement jeune : l’emploi à tout prix

Vanté par le gouvernement, le dispositif lancé il y a un an pour les 16-25 ans sans travail ni formation introduit des inégalités entre allocataires, un renforcement des contrôles, et certaines entreprises continuent d’abuser des périodes de stage. Au sein des missions locales, des conseillers observent de plus en plus de tensions.

Nathalie Tissot  • 5 avril 2023 abonné·es
Contrat d’engagement jeune : l’emploi à tout prix
Une présentation du dispositif dans une mission locale à Valence, le 2 mars 2022.
© by Nicolas Guyonnet / Hans Lucas / AFP.

« Elle faisait la plonge du boulanger et du pâtissier, nettoyait le sol ou les toilettes », se souvient, scandalisée, Séverine Hy, conseillère à la mission locale de Rouen (Seine-Maritime). En décembre 2022, une jeune fille de 16 ans et demi qu’elle suit dans le cadre d’un contrat d’engagement jeune (CEJ) lui décrit ainsi ses conditions de stage dans une boulangerie où elle doit passer deux semaines pour découvrir le métier de vendeuse.

Au bout de quatre jours, la représentante de Force ouvrière (FO), informée des tâches qui lui sont confiées, met immédiatement un terme à cette expérience et alerte sa hiérarchie. « Quand j’ai eu l’employeur au téléphone, il ne comprenait même pas que la jeune ait pu m’en parler », se souvient-elle.

L’établissement est placé sur liste noire. Mais pour l’adolescente, écœurée, plus question de continuer son projet professionnel dans cette voie. Telle a été sa découverte du monde du travail à travers le CEJ, fer de lance de la politique sociale d’Emmanuel Macron.

Destiné aux jeunes de 16 à 25 ans (jusqu’à 29 ans quand ils sont en situation de handicap) sans emploi stable ni formation, ce dispositif vient de fêter son premier anniversaire. Son principe d’obligation d’activité de 15 à 20 heures par semaine en échange d’une allocation doit s’étendre progressivement au revenu de solidarité active (RSA) dans le cadre du projet France Travail.

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Dans ce contexte, l’heure est déjà aux éloges. Début mars, Élisabeth Borne annonçait fièrement plus de 300 000 CEJ signés au 31 janvier, bien plus que son ancêtre, la garantie jeunes, qui comptait 171 000 premières entrées en 2021. Et la Première ministre de se féliciter que 63 % de la cohorte engagée en mars 2022 ait décroché, en neuf mois, un contrat d’un mois ou plus. Mais ces personnes sont-elles pour autant sorties de la précarité et à quel prix ?

Abus et dérives

Séverine Hy affirme que, depuis décembre 2022, elle a signalé deux autres abus d’entreprises recevant des stagiaires en CEJ. Le dernier remonte à janvier, dans un salon d’esthétique. Diplômé dans ce domaine depuis six mois, Léo* « avait un planning comme s’il était salarié avec des rendez-vous calés », dénonce la syndicaliste. Il aurait dû être embauché, tout comme Nikky, 20 ans, que l’on suit sur son lieu de stage dans un café à travers une vidéo mise en ligne par la mission locale Jeune Ariège.

*

Le prénom a été changé.

« J’ai principalement commencé par la plonge, le ménage, nettoyer les tables, débarrasser, commente cette titulaire d’un bac STL en pleine action. Cela fait quelques jours que je commence à faire les boissons, la caisse. Ils m’apprennent petit à petit, c’est chouette. J’aime bien les rushs, le contact avec les clients, les collègues sont super sympas. »

« Il y a des entreprises qui jouent vraiment le jeu d’accueillir des jeunes en stage, de les former, de les encadrer et ensuite de les embaucher en supprimant souvent la période d’essai », reconnaît Nicolas Céléguègne, de la mission locale de Marseille et représentant FO. D’autres ont pris l’habitude d’utiliser ces périodes d’immersion en préalable à la signature d’un contrat, comme cette entreprise de la grande distribution citée par Vincent Delvalle, qui travaille à la mission locale d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais).

Il y a des engagements auprès de l’Europe et donc des injonctions de remplissage sur chaque agence.

Les sociétés avançant le prétexte de « se rendre compte si le jeune est capable », ce dernier « passe par une période de stage de plusieurs semaines pour espérer un contrat de professionnalisation qui va durer six mois, et au bout de six mois il n’est jamais gardé », s’indigne le secrétaire général de la CGT Hauts-de-France des missions locales. Ces dérives existaient déjà avec la garantie jeunes, lancée en 2013 et généralisée en 2017. Mais la montée en puissance du CEJ et sa nouvelle obligation d’effectuer 15 à 20 heures d’activité hebdo­madaire peuvent les accentuer.

ZOOM : Un nouveau CEJ adapté aux publics très en rupture

Après un appel à projets régionaux, diffusé en juin 2022, un nouveau CEJ adapté aux « jeunes en rupture » vient d’être lancé. La Fédération des acteurs de la solidarité (FAS) a milité pour plus de souplesse concernant les 15 à 20 heures d’activité obligatoires. « Pour nous, l’obligation de travail est surréaliste, souligne Pascal Brice, président de la FAS. Il importe qu’à travers ce dispositif nous puissions prendre en compte une réalité : pour beaucoup de ces jeunes à la rue, le seul fait d’entreprendre des démarches de socialisation est un engagement. » « Une des difficultés que nous connaissons très bien avec ce public, c’est celle de l’accrocher, complète Alice Tallon, chargée de mission. Si l’entrée en parcours se fait avec cette obligation de cocher 15 heures minimum, tout le monde a bien conscience que cela ne marchera pas. Malheureusement, les textes sont très ambigus. » La FAS restera donc vigilante quant à la mise en œuvre de ce nouveau CEJ, présent de manière disparate sur le territoire, certaines zones blanches persistant.

Tous les conseillers des missions locales et de Pôle emploi interrogés dénoncent la pression de « faire du chiffre ». Le dispositif étant cofinancé par l’Union européenne, « il y a des engagements auprès de l’Europe et donc des injonctions de remplissage sur chaque agence », confirme Christophe Moreau, membre du bureau national du SNU-FSU Pôle emploi.

Ce n’est pas de l’accompagnement mais du contrôle permanent.

D’une durée de six à douze mois, prolongeable exceptionnellement jusqu’à dix-huit mois, cet accompagnement intensif et individualisé doit permettre aux bénéficiaires « de retrouver une assise personnelle, définir un projet professionnel et trouver sans perte de temps inutile un emploi qui lui convient », précise le haut-commissariat à l’emploi et à l’engagement des entreprises.

Malgré la diffusion d’une liste de « solutions structurantes », des conseillers peinent à proposer systématiquement 15 à 20 heures d’activité, étant réduits parfois à valider « une heure de rendez-vous de médecin, de sport », concèdent deux d’entre eux. La lourdeur administrative liée à cette nouvelle obligation diminue également le temps et la qualité des échanges.

« Ce n’est pas de l’accompagnement mais du contrôle permanent », déplore Vincent Delvalle, approuvé par son collègue de la CGT mission locale de Paris, Jean-Philippe Revel. Ce dernier y voit aussi des « modalités de sanction plus nombreuses ». « Ceux qui ne donnent pas signe de vie, c’est la sanction », abonde Éric Almagro, délégué syndical Pôle emploi SNU-FSU Paca. De quoi attiser les tensions au sein de ces services publics de l’emploi.

Précarité et inégalités de traitement

Consulté par Politis, un rapport d’expertise CSE pour risque grave, conduit par un cabinet indépendant après deux agressions sur des sites de la mission locale de Paris et remis en février 2023, pointe clairement du doigt le CEJ. En plus d’avoir alourdi la charge de travail des conseillers, qui sont moins disponibles pour les jeunes en dehors de ce parcours (1), il instaure un rapport à l’argent délétère dans les relations.

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Ils suivent, selon le rapport, 120 à 150 jeunes, dont 30 en moyenne en CEJ. Le cabinet a calculé qu’entre les rendez-vous mensuels et hebdomadaires, ils consacraient environ 40 heures de travail mensuel aux CEJ.

Ainsi, les problèmes de versement de l’allocation « conduisent certains jeunes à manifester une forte agressivité et ce sont les chargés d’accueil qui y sont confrontés en premier lieu ». Ces violences peuvent être exacerbées par la précarité des allocataires et des inégalités de traitement liées à des disparités territoriales mais aussi à de nouvelles règles communes.

Les mineurs, qui touchaient avec la garantie jeunes le même montant que les majeurs, ne peuvent prétendre avec le CEJ qu’à une allocation de 208 euros maximum par mois (118,56 euros à Mayotte) tandis que les plus de 18 ans perçoivent jusqu’à 520 euros (296,40 euros à Mayotte). Pourtant, les obligations de ces adolescents, qui représentent 8,5 % des signataires, sont identiques.

Le dispositif supprime également certains cumuls avec d’autres ressources, autrefois autorisés. « Ce matin, je me suis occupée de l’allocation d’une jeune qui a perçu au mois de février 1 046 euros en CDD. Elle a eu droit à 156 euros de complément. Alors que le jeune que je positionne sur un chantier d’insertion en tant que manœuvre et qui va bosser une demi-journée, il perd toute son allocation », explique Séverine Hy, qui donne l’exemple d’une jeune femme n’ayant perçu qu’une vingtaine d’euros à la fin du mois pour ce motif. Ce non-cumul limite l’orientation vers la plateforme de l’inclusion, pourtant créée en 2020 justement pour faciliter les parcours d’insertion par l’activité économique des publics éloignés de l’emploi.

Alice Tallon, chargée de mission à la Fédération des acteurs de la solidarité, qui regroupe des associations luttant contre les exclusions, soulève une autre problématique. Certaines personnes qui ne peuvent plus compléter leur allocation avec la rémunération de stagiaire de la formation professionnelle n’ont plus « accès aux foyers de jeunes travailleurs qui demandent des ressources plus élevées que le montant de l’allocation, surtout en région parisienne ». Sans toit, la recherche d’un emploi paraît alors encore plus inaccessible.

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