Celle qui a dit non

Françoise Gilot, peintre, partagea la vie de Pablo Picasso pendant une dizaine d’années, avant de s’éloigner de ce « vampire mysogine ». Un film sur sa vie – elle a 101 ans – est à voir sur Arte.

Christelle Taraud  • 18 avril 2023
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Celle qui a dit non
© Arte

Lorsqu’elle rencontre Pablo Picasso, en mai 1943, Françoise Gilot a 21 ans et s’est déjà engagée dans la voie de la peinture. Picasso, quant à lui, a 61 ans et entretient une liaison avec une autre artiste d’importance, Dora Maar, dont il se sépare pour vivre avec Françoise Gilot, qui partage son quotidien de 1944 à 1953.

Vampire misogyne, Picasso a la réputation, méritée, de réduire ses compagnes – Dora Maar en fera longtemps les frais malgré une œuvre remarquable, comme le démontre la magnifique exposition personnelle que le Centre Pompidou lui a consacrée en 2019 – à des marchandises consommables dont il use et abuse à sa convenance.

Toutes les femmes de Picasso furent au mieux des « muses » – Fernande Olivier enfermée à double tour dans l’atelier du Bateau-Lavoir, interdite de sortie et de pose pour d’autres peintres alors qu’elle est essentiellement modèle –, au pire des « fantoches » au service de la grandeur du maître que rien ne saurait entraver. Car vivre avec le « génie » Picasso – un état masculin par excellence, semble-t-il – impose des sacrifices substantiels.

Françoise Gilot, Paloma à la Guitare, huile sur toile (1965).

Passer du lit du « monstre sacré » à la maison des aliénés, voilà ce à quoi Françoise Gilot a échappé, alors que deux des anciennes compagnes de Pablo Picasso – Marie-Thérèse Walter et Jacqueline Roque – se sont suicidées. Celui qui séparait l’humanité féminine en deux catégories bien distinctes, « les déesses et les paillassons », n’aura pas réussi à faire subir à Françoise Gilot ce qu’Olga Khokhlova et Dora Maar ont supporté dans les affres de la dépression sur fond de coercition et d’emprise.

Je suis une poussière qui n’a pas besoin qu’on la balaye, qui partira si elle le veut.

Car, comme Françoise Gilot le précise dans le très beau documentaire (1) que Sylvie Blum lui a consacré : « J’étais la septième femme de Barbe-Bleue, les autres étaient pendues dans l’antichambre et moi je luttais pour conserver mon intégrité et mon identité. »

1

Pablo Picasso et Françoise Gilot. La femme qui dit non, documentaire de Sylvie Blum, 2020, à revoir sur Arte.tv

De la « déesse » au bouc émissaire, il n’y a qu’un pas, vite franchi en effet. En 1954, de guerre lasse, Françoise Gilot quitte Picasso, se marie, a un autre enfant avec un autre homme. Ce crime de lèse-majesté, impardonnable aux yeux de Picasso, est doublé par la publication, en 1963, d’un livre autobiographique, Life with Picasso (Vivre avec Picasso), que le peintre tentera de faire interdire par trois fois en France quand l’ouvrage est traduit en français en 1965. Excommuniée du monde de la peinture européenne, Françoise Gilot se réfugie à New York, où elle continue à peindre et à exposer, à l’âge vénérable de 101 ans.

Lors des premiers temps de leur rencontre, Françoise s’entend dire par Pablo, qui lui montre la poussière stagnante sur l’escalier de l’atelier des Grands-Augustins à Paris, qu’elle monte à sa suite : « Tu ne comptes pas plus pour moi que cette poussière. » Ce à quoi Françoise Gilot répond : « La différence, c’est que je suis une poussière qui n’a pas besoin qu’on la balaye, qui partira si elle le veut »… Et c’est ce qu’elle fit.

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