Cannes : à qui est destiné le tapis rouge ?

Le Festival de Cannes, qui débute ce 16 mai, se veut une fenêtre sur le monde, tout en montrant des limites sur sa capacité d’ouverture.

Christophe Kantcheff  • 16 mai 2023
Partager :
Cannes : à qui est destiné le tapis rouge ?
© Jack Garofalo/Paris Match/Scoop – Création graphique / Hartland Villa.

On peut apercevoir aujourd’hui Jafar Panahi circuler dans les rues de Paris. Libéré des geôles iraniennes début février, le cinéaste a pu, pour la première fois depuis quatorze ans, sortir de son pays. Il réside depuis une quinzaine de jours en France pour une durée indéterminée. Tel n’est pas le cas, hélas, de son distingué collègue Mohammad Rasoulof, qui n’est plus incarcéré mais reste interdit de voyager. C’est pourquoi il ne sera pas à Cannes malgré l’invitation que lui a lancée le festival pour être juré de la section Un certain regard lors de sa soixante-seizième édition, qui se déroule du 16 au 27 mai.

Cette invitation n’était pas due au hasard. Le Festival de Cannes œuvre en faveur de la liberté de création, notamment là où elle est le plus bafouée. Quelques exemples : les films du Russe Kirill Serebrennikov, ceux du Chinois Lou Ye, ou encore Eau argentée (2014), des Syriens Ossama Mohammed et Wiam Simav Bedirxan, y ont été montrés quand ce n’était pas possible dans leur pays. Jafar Panahi, quant à lui, n’a cessé d’y être honoré. On ajoutera qu’une place particulière avait été faite l’an dernier au cinéma ukrainien.

L’idée que le Festival de Cannes ouvre une fenêtre sur le monde n’est pas seulement un cliché. C’est aussi une réalité.

Voilà une des réponses à donner à ceux qui persistent à s’interroger sur cet événement culturel, dénonçant notamment son déphasage (par trop de faste, de people, etc.) vis-à-vis des urgences et des grandes questions de notre temps. Ces propos de Thierry Frémaux, le délégué général du festival, au sujet de la sélection de cette année, vont dans le même sens : « Les questions sociétales dont le monde entier est traversé aujourd’hui reviennent […] dans les projets, les scénarios : les violences faites aux femmes, la discrimination raciale, sexuelle, les questions de l’emprise, du consentement, du genre. De l’oppression quotidienne et des méfaits du néocapitalisme » (Le Film français du 21 avril). L’idée que le Festival de Cannes ouvre une fenêtre sur le monde n’est pas seulement un cliché. C’est aussi une réalité, parce que le cinéma mondial est poreux à ce qui l’entoure.

Indispensable retentissement

On a aussi coutume de dire que Cannes donne une image du cinéma tel qu’il est en train de se faire. Comme s’il en existait une vision objective. Il est plus juste d’ajouter : et tel qu’il est vu par les responsables du festival. Le terme « sélection » atteste à lui seul le fait que des critères sont à l’œuvre, jamais explicites, mais dont on devine qu’ils allient plusieurs contraires – grand spectacle/radicalité formelle ou casting prestigieux/distribution d’acteurs inconnus – avec un dosage qui prend en compte l’indispensable retentissement international et médiatique de Cannes.

Cette année, une des sensations vient, comme souvent, des États-Unis, avec la présence, hors compétition, de Martin Scorsese, Palme d’or en 1976 avec Taxi Driver, qui n’est plus venu à Cannes depuis 1986. Son nouveau film, Killers of the Flower Moon, avec Robert De Niro et Leonardo DiCaprio, est par ailleurs produit par Apple. Sa sélection est présentée par Thierry Frémaux comme le fruit d’un dialogue fécond avec la plateforme. Celle-ci a en effet décidé de sortir le film en salle avant de le mettre en ligne, ce qui est conforme à la règle édictée par le festival.

On sait que ses relations avec les plateformes ont varié depuis 2017 : cette année-là, deux films Netflix avaient été sélectionnés, avant de trouver porte fermée lors des éditions suivantes. L’accord sur le film de Scorsese annonce peut-être des relations normalisées. Qui plus est dans un contexte, en France, d’embellie du point de vue de la fréquentation des salles, qui, en avril, ont renoué avec les résultats pré-covid, selon les chiffres du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).

Ronds de serviette et novices

La compétition propose comme chaque année des habitués (trois sélections au minimum, disons) et quelques nouveaux entrants. Parmi ceux qui ont leur rond de serviette : Wes Anderson, Marco Bellocchio, Nuri Bilge Ceylan (une Palme d’or au compteur) Aki Kaurismäki, Jessica Hausner, Todd Haynes, Hirokazu Kore-eda (une Palme), Ken Loach (deux Palmes), Nanni Moretti (une Palme), Alice Rohrwacher et Wim Wenders (une Palme). À noter que trois Italiens y figurent, ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps.

Catherine Corsini, membre désormais de ce « club », a été celle par qui une première polémique est arrivée avant même que le festival 2023 ait débuté. Thierry Frémaux a hésité avant de sélectionner pour de bon son douzième film, Le Retour. Des accusations ont en effet été portées sur ses conditions de tournage, via des mails anonymes dénonçant des gestes déplacés. Mais aucune plainte n’a été déposée. À cela s’est ajouté le problème d’une scène de masturbation (réalisée par une mineure) non présente dans le scénario et donc non validée, comme elle aurait dû l’être, par la commission des enfants du spectacle.

Bien que la scène, filmée sur le haut du corps, ait été coupée au montage et que l’actrice, Esther Gohourou, ait publiquement affirmé que sa propre volonté sur le plateau avait été respectée, le CNC a retiré, suivant la procédure prévue, les 580 000 euros de subvention d’avance sur recettes dont le film a bénéficié. Dans un communiqué, la productrice, Élisabeth Perez, et Catherine Corsini ont reconnu une « entorse au droit » mais ont réaffirmé leur engagement « contre toute forme de violence et de harcèlement sur les tournages ».

Outre Catherine Breillat et Justine Triet, qui y figurent pour la deuxième fois, les novices de la compétition sont le Brésilien Karim Aïnouz, le Chinois Wang Bing (dont le film, Jeunesse (le printemps), marque le retour du documentaire dans la section reine), le ­Britannique Jonathan Glazer, la Tunisienne Kaouther Ben Hania, les Français Tran Han Hung (né au Vietnam) et Jean-Stéphane Sauvaire, et la Franco-Sénégalaise Ramata-Toulaye Sy, pour son premier long-métrage, Banel & Adama. Depuis quelques années, le cinéma émergent est avant tout destiné à Un certain regard, qui compte huit premières œuvres pour dix-neuf films en lice, dont – c’est inédit à Cannes – un film venant de Mongolie, Si seulement je pouvais hiberner, de Zoljargal Purevdas.

Adèle Haenel, le coup dans la fourmilière

Malgré la grande quantité de films – la sélection officielle compte aussi Cannes Première, les films hors compétition et les séances spéciales, à quoi s’ajoutent les riches programmations de la Quinzaine des cinéastes (anciennement « des réalisateurs »), de la Semaine de la critique et de l’Acid –, on s’interroge sur l’absence de certaines œuvres. Comme celle du nouveau film de Robin Campillo, L’Île rouge, d’une beauté et d’une intelligence politique époustouflantes (sa sortie étant fixée au 31 mai, juste après le festival, nous l’avons d’ores et déjà vu, il en sera question ici très prochainement), confirmant l’immense talent du réalisateur de 120 Battements par minute, grand prix du jury à Cannes en 2017.

Thierry Frémaux a eu d’autres préférences. Il a ainsi choisi pour film d’ouverture, présenté hors compétition, Jeanne du Barry, de Maïwenn. Œuvre dispensable, à la distribution discutable (Johnny Depp sort de procès contre son ex-femme, Amber Heard, aux conséquences destructrices pour celle-ci), dont la réalisatrice reconnaît avoir agressé Edwy Plenel. Trop « angoissée » par la sortie de son film pour s’expliquer, a-t-elle dit à « Quotidien », témoignant là de son inconséquence.

Ses propos sur Adèle Haenel (« c’est triste de tenir un discours aussi radical ») sont de la même eau. Dans une lettre publique adressée à Télérama, Adèle Haenel déclare : « J’ai décidé de politiser mon arrêt du cinéma pour dénoncer la complaisance généralisée du métier vis-à-vis des agresseurs sexuels et, plus généralement, la manière dont ce milieu collabore avec l’ordre mortifère écocide raciste du monde tel qu’il est. »

Outre qu’ils donnent un coup violent dans la fourmilière, peu habituée à être ainsi traitée, ses propos interpellent le Festival de Cannes sur sa capacité à se faire l’écho, d’une manière ou d’une autre, de la crise sociale et démocratique dans laquelle le pouvoir a plongé le pays avec sa réforme des retraites. « Dans un contexte de mouvement social historique, on attend de voir si les pontes du cinéma comptent – comme les sponsors de l’industrie du luxe  – sur la police pour que tout se passe comme d’habitude sur les tapis rouges du Festival de Cannes », écrit-elle. À suivre.


Comme chaque année, pendant toute la quinzaine, Christophe Kantcheff tiendra sur Politis.fr une chronique quotidienne cannoise.


Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous
Cinéma
Temps de lecture : 8 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don