Cinquante nuances de vert-brun

Les extrêmes droites françaises sont protéiformes, leur rapport à l’écologie l’est tout autant. Retour sur des courants complexes, des plus électoralistes aux plus radicaux, entre écologisation de l’extrême droite et fascisation de l’écologie.

Daphné Deschamps  • 7 juin 2023 libéré
Cinquante nuances de vert-brun
© Anne-Gaëlle Amiot.

« Enquête sur l’écofascisme », « Écofascisme, l’extrême droite qui vient », « Enrayer l’écofascisme » : ce terme revient de plus en plus dans les titres des médias, évoquant une appropriation fasciste de l’écologie, perçue à tort comme une lutte intrinsèquement progressiste.

Or, si l’écofascisme est un concept, ou plutôt des concepts précis, qui peuvent se percevoir comme une écologisation du fascisme ou au contraire comme une fascisation de l’écologie (lire l’entretien croisé entre Pierre Madelin et Antoine Dubiau), toutes les écologies d’extrême droite ne sont pas écofascistes, et toutes les extrêmes droites ne se positionnent pas de la même manière autour de la question écologique. Il reste que ces mouvements sont en pleine expansion, et que leur ébullition n’est ni anodine ni surprenante au vu du contexte actuel. Plutôt que d’utiliser l’écofascisme comme un terme parapluie qui les inclurait tous, il paraît plus pertinent de parler d’écologies d’extrême droite et réactionnaires, et de les envisager dans un réseau protéiforme, interconnecté.

Il faut procéder méthodiquement dans cette analyse, en s’attachant aux rapports historiques, aux évolutions et à leurs objectifs. L’écologie politique n’est pas l’apanage de la gauche, et l’écologie est un objet de réflexion pour des courants politiques suprémacistes, nazis, fascistes ou réactionnaires depuis la fin du XIXe siècle : on le voit en Allemagne avec l’apparition du mouvement völkisch, courant suprémaciste, dont la traduction se situe entre populaire et ethnique. Paganiste, foncièrement raciste et antisémite, refusant la modernité et théorisant une « nécessité coloniale », il influencera l’Allemagne d’Hitler, mais trouvera aussi un écho en France, chez des personnalités comme Pierre Vial qui le transpose dans le terme folkisme.

« Chaque “race” étant adaptée à son environnement, nous devrions, selon les folkistes, respecter les différents modes de vie et empêcher l’occidentalisation des populations immigrées » explique Stéphane François, auteur des Verts-Bruns.

Ce cofondateur du Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (Grece), think tank à la base du courant de la « nouvelle droite », a un CV bien chargé. Ancien conseiller régional pour le FN, passé au MNR de Bruno Mégret, ce suprémaciste blanc crée en 1995 le mouvement Terre et Peuple, néopaïen et identitaire. Ce néopaganisme, longtemps central au Grèce, revendique une écologie qui repose sur un « ethno-différentialisme » et une idée principale : « Une terre, un peuple ».

L’historien Stéphane François, auteur des Vert-Bruns, l’écologie de l’extrême droite française (Le Bord de l’eau, 2022), l’analyse comme « la fusion d’un racisme biologique avec un différentialisme radical aux assises païennes, qui, sous le couvert de l’éloge de la différence culturelle, a légitimé en retour une nouvelle forme de racisme : chaque “race” étant adaptée à son environnement, nous devrions, selon les folkistes, respecter les différents modes de vie et empêcher l’occidentalisation des populations immigrées, et refuser de les accepter sur le sol européen, car le métissage est vu comme un ethnocide ».

Écologie essentialiste

Cet ethno-différentialisme inspire d’autres structures, plus jeunes, comme les communautés survivalistes – qui se préparent à un effondrement climatique et à la « guerre raciale » qui le suivrait – ou séparatistes, comme celle des Braves (anciennement Suavelos) de Daniel Conversano, figure de la fachosphère exilée en Roumanie, « pays loin du cauchemar multiracial, du désespoir postmoderne français, de la frustration sexuelle, de l’insécurité au quotidien », selon ses termes. Il encourage à fonder des communautés non mixtes, confréries racialistes qui s’organiseraient grâce, entre autres, à un retour à la terre dans une forme d’écologie territoriale et essentialiste. Pour Conversano, les femmes ont un rôle central, la reproduction : afin de construire des communautés blanches autonomes, il faut produire des familles blanches.

Cette préservation de la « race blanche », qui passe par des rôles genrés stricts, se retrouve dans d’autres groupes réactionnaires, transphobes et homophobes. Le rôle des organisations comme la Manif pour tous ou le groupe antiféministe des Antigones, qui imposent un cadrage biologique et essentialiste, complète celui des identitaires et des suprémacistes et leur cadrage ethnique et culturel. La question de la reproduction passe aussi par les techniques artificielles, c’est-à-dire la PMA et la GPA. Créé dans les années 2000 et originellement courant critique du complexe militaro-industriel, le groupe Pièces et main-d’œuvre (PMO) s’enfonce dans un militantisme anti-tech qui dérive tellement dans l’homophobie et la transphobie que le sociologue Matthijs Gardenier écrit : « La critique de la technologie amène le courant “anti-tech” à s’inscrire dans une défense de la “naturalité” dans ce qui concerne la contraception, la PMA, la GPA, etc. (…) Pièces et main-d’œuvre, pourtant proche des milieux anarchistes et autonomes, se fait le relais de thématiques proches des argumentaires de la Manif pour tous. »

Cette défense de la « naturalité » par les courants technocritiques se retrouve dans des mouvements comme Deep Green Resistance (DGR), qui appelle à la restauration des écosystèmes par une accélération de l’effondrement de la civilisation industrielle. Au contraire de la collapsologie, qui se rapproche des communautés survivalistes évoquées plus tôt, DGR et ses théoriciens comme Derrick Jensen souhaitent participer activement à cet effondrement. Plus localement en France, ce sont des personnalités comme Nicolas Casaux, qui revendique l’influence de Jensen, ou des publications comme le podcast Floraisons qui portent ce courant, en parallèle de leurs liens avec le Terf, mouvement féministe d’exclusion des personnes trans.

Patriotisme écologique

Autre courant central de l’écologie d’extrême droite, l’écologie intégrale trouve ses origines dans le mouvement royaliste Action française, inspirée du nationalisme intégral de Charles Maurras. Théorisée à l’origine dans une revue de l’Action française Marseille par Jean-Charles Masson, l’écologie intégrale souhaite un réenracinement de la France en vue de dénomadiser culturellement le pays pour respecter la nature éternelle, seul moyen de sa renaissance. Enracinée dans le catholicisme, cette écologie est portée par des héritières de la Manif pour tous, comme Eugénie Bastié, journaliste au Figaro, ou Marianne Durano. Avec le mari de cette dernière, Gaultier Bès, ils sont des piliers de la revue d’écologie intégrale Limite, dont la publication s’est arrêtée en octobre 2022. Le conservatisme intrinsèque de ce courant s’articule autour de la nature, mais aussi du corps humain, du domestique et du local.

La ligne du RN, c’est : ‘Vous défendez une identité française, donc tout ce qu’il y a autour, le territoire, le patrimoine’.

Ce localisme partagé par les écologistes intégraux, à commencer par l’Action française, reste le plus visible dans l’organisation d’extrême droite la plus large du pays : le Rassemblement national. Marine Le Pen raconte que le RN est écologiste depuis sa création. Elle s’appuie sur le programme du Front national de 1973, qui appelait à « défendre l’embellissement de la vie », les campagnes, le paysage. Pour l’historien Jean-Paul Gautier, il ne faut pourtant pas s’y tromper : « Le RN est plutôt sur du patriotisme écologique, sur une écologie nationale. » « Ils sont sur une position productiviste, nationale, pas sur des expériences de communautés ou dans des Amap, comme ont pu le faire à un moment donné les identitaires. Leur ligne, c’est : “Vous défendez une identité française, donc en défendant une identité française, vous défendez tout ce qu’il y a autour, le territoire, le patrimoine.” Donc vous êtes écolo dans votre patriotisme », explique-t-il. Au contraire de nombre des courants évoqués précédemment, le RN reste avant tout capitaliste et productiviste.

En cela, il se différencie de la vision de l’écologie des identitaires, qu’il s’agisse de Terre et Peuple ou de groupes plus jeunes comme le Bastion social ou Génération identitaire. Toutes deux dissoutes, ces organisations se sont réimplantées localement au travers de groupuscules héritiers comme Tenesoun en Provence ou Les Remparts à Lyon. Ces groupuscules se positionnent de plus en plus sur la question écologiste, revendiquant des influences très liées à la nouvelle droite, l’écologie intégrale, ou encore la décroissance.

Cette nouvelle droite, hub théorique d’une immense partie des extrêmes droites françaises, a connu plusieurs scissions, notamment autour de la thématique écologique. Des personnalités comme Pierre Vial l’ont quittée à la suite de divergences avec son théoricien principal, Alain de Benoist, qui préfère un « antiracisme différentialiste » à l’ethno-différentialisme des premiers. Son œuvre tentaculaire s’exprime dans des revues comme Éléments, où l’on retrouve des contributeurs comme François Bousquet ou Jean-Yves Le Gallou. Celui-ci est à l’origine de l’Institut Iliade, think tank qui inspire très largement tout le mouvement identitaire contemporain.

S’agissant en particulier d’Alain de Benoist, son rapport à l’écologie peut sembler surprenant puisqu’en parallèle de ses théories nationalistes et identitaires, il se pose en théoricien de la décroissance, mouvement classé à gauche dans l’imaginaire collectif. Pourtant, la décroissance telle qu’Alain de Benoist la pense n’a rien de progressiste. Elle a pour but d’éviter l’effondrement, avec une gestion différente du temps. « Alain de Benoist écrit par exemple qu’une bonne gestion de la terre, c’est de planter des chênes, sachant très bien qu’on ne verra pas le chêne adulte de son vivant, analyse Stéphane François. C’est se placer dans la longue durée en évitant la démesure, l’hubris grecque, car si on vient à bout des ressources, à cause d’un productivisme démesuré, tout s’effondre. Et l’effondrement, c’est selon eux la possibilité d’être conquis par d’autres, des extra-Européens, des immigrés. Et cela s’accompagne de l’idée qu’il faut absolument éviter que la technique domine, avec un abandon de toute idée prométhéiste. »

Dérives sectaires

Cette décroissance issue de la nouvelle droite influence les survivalistes, la galaxie d’Alain Soral et les complotistes antiscience. Elle se retrouve aussi chez Pierre Rabhi qui, malgré son image positive liée au mouvement Colibri, s’est aussi illustré, plus discrètement, par des positions sexistes, antisémites et homophobes, et un certain nombre de connexions avec des réseaux complotistes. Accusé de dérives sectaires, il s’accorde en ce sens avec un autre courant, bien plus ancien, et dont il était proche : l’anthroposophie.

Courant ésotérique et pseudoscientifique tentaculaire né au début du XXe siècle, celle-ci trouve racine dans une religion syncrétique complexe. Elle est gouvernée par la Société anthroposophique universelle, dont les principes s’illustrent dans l’éducation avec les écoles Steiner-Waldorf, l’agriculture avec la biodynamie, la médecine anthroposophique, ou encore la cosmétique… Fascinant plusieurs cadres nazis comme Darré et Himmler, l’anthroposophie, surveillée par la Miviludes, a une longue histoire commune avec les extrêmes droites, et continue d’interagir avec celles-ci aujourd’hui. C’est pourquoi « il faut absolument clarifier le refus total des tendances comme l’anthroposophie, qui a des racines ésotériques et nazies, selon Jean-Paul Gautier, et qui, avec des attitudes feutrées, s’échinent à pénétrer les idées de gauche et à en saper le progressisme. »

Il faut absolument clarifier le refus total des tendances comme l’anthroposophie.

Comment faire face à la complexité de cette écologie d’extrême droite et de ses réseaux ? « Le problème, c’est que, contrairement à ce que pensent beaucoup de gens, l’écologie n’est pas nécessairement de gauche ou progressiste », insiste Jean-Paul Gautier. Le danger ne vient pas uniquement du Rassemblement national, dont le productivisme est antiécologique. Le risque vient aussi de personnalités dont les idées, qu’elles soient identitaires, suprémacistes, ethno-différentialistes ou essentialistes, peuvent infiltrer progressivement les mouvements écologistes, dans un processus de fascisation de l’écologie.

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Politique
Publié dans le dossier
Extrême droite : l'écologie fascisée
Temps de lecture : 11 minutes
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