« Le cinéma est un rite magique »

Rabah Ameur-Zaïmeche imagine que des gars d’une cité dévalisent un prince arabe. Rencontre avec le cinéaste qui nous parle de lutte des classes, d’espaces poétiques et du meurtre de Nahel. 

Christophe Kantcheff  • 5 septembre 2023 abonné·es
« Le cinéma est un rite magique »
Le film montre la façon dont la tendresse circule entre les habitants de la cité.
© Unifrance / Les Alchimistes

Le Gang des Bois du temple / Rabah Ameur-Zaïmeche / 1 h 54.

Vingt ans après son premier long métrage, Wesh wesh, qu’est-ce qui se passe ?, Rabah Ameur-Zaïmeche, à nos yeux l’un des très grands cinéastes en France aujourd’hui, raconte à nouveau une histoire se déroulant dans une cité. Là, M. Pons (Régis Laroche), un tireur d’élite de l’armée à la retraite, vient de perdre sa mère. Tandis que des gars du quartier, à qui Mme Pons mère faisait des crêpes quand ils étaient gosses, s’apprêtent à braquer la voiture d’un prince arabe contenant quantité de liasses de billets. Le Gang des Bois du temple est un polar qui n’en est pas un, davantage disposé à écouter les silences et à observer la façon dont la tendresse circule entre les habitants de la cité, de la même façon que le cinéaste avait tourné Les Chants de Mandrin (2012), un autre voleur de grand chemin. De cette confrontation entre un ultrariche et des « lascars », tous arabes, émane aussi un propos politique fort, que confirme l’entretien que Rabah Ameur-Zaïmeche nous a accordé. Où il ne dit presque jamais « je », mais « nous », « parce que le cinéma est avant tout un art collectif ».

Le film a été tourné dans la cité du Grand Parc, à Bordeaux, ainsi qu’à Marseille. Et la banlieue nord de Paris est évoquée. Qu’est-ce qui fait l’unité de ces paysages urbains ?

Rabah Ameur-Zaïmeche : Leur architecture et la population qui y vit, c’est-à-dire le prolétariat : des petits fonctionnaires, des employés et des familles d’ouvriers, issus pour beaucoup d’une multitude de pays. C’est une richesse que rarement la France a connue. Certains de ces quartiers peuvent être considérés comme des enclaves multiethniques. Au départ, la vocation des grands ensembles était de loger les gens des bidonvilles, qui étaient nombreux. Cela a apporté un vrai progrès social – cuisines équipées, chauffage central, baies vitrées… – mais a aussi induit une uniformisation des modes de vie. Cette uniformisation a soudé ces populations jusqu’à ce qu’elles soient considérées comme trop unies, trop dangereuses. Dès lors, on a dynamité.

C’est ce qui est arrivé à la cité des Bosquets, à Montfermeil, où j’ai grandi, comme à beaucoup d’autres. La cité du Grand Parc, qui était elle aussi vouée à la destruction, a été sauvée par l’Unesco, qui l’a considérée comme un patrimoine bâti. La rénovation urbaine qui s’est ensuivie a été réussie parce qu’elle s’est faite en respectant la population, en la consultant, en allant dans le sens des intérêts des citoyens qui y vivent. Un exemple : les ascenseurs ont été sortis de leur obscurité, comme on le voit dès le premier plan du film, qui est un panoramique sur la cité : aujourd’hui, les habitants montent chez eux en s’élevant et en voyant le ciel de plus en plus grand.

Le film commence par un deuil et des obsèques. Pourquoi ?

Je voulais créer une atmosphère étrange. Avant d’écrire, nous avons beaucoup parlé de L’Étranger de Camus. Il commence son roman ainsi, par la mort de la mère du narrateur. La mort est une chose essentielle dans la vie. Elle est toujours à proximité de nous. Si on la perd de vue, la vie devient de plus en plus artificielle. L’église où se déroulent les obsèques, qui a une superbe architecture et contient des œuvres qui ont immédiatement attiré notre regard, se trouve au centre de la cité du Grand Parc. Elle est un lieu de vie. Il n’y a pas de confrontation entre les musulmans et les chrétiens. Elle joue le rôle de centre, comme pourrait l’être une mairie.

Nous avons travaillé avec le prêtre et avec le responsable de l’association musulmane dont les locaux abritent une mosquée. Notre présence a apporté de la joie aux habitants car ils ont senti que nous leur portions un véritable intérêt, et ils nous ont reçus formidablement. Ce début répond aussi à une question de cinéma. Nous voulions explorer un genre que nous n’avions pas encore investi, le polar. Mais pour éviter de tomber dans une imitation de tel ou tel film, il fallait nous décaler d’emblée. Ne pas commencer par un braquage. Nous avons donc choisi d’approcher la cité et son cœur à travers une cérémonie de deuil.

Le film ne compte pas beaucoup de scènes typiques de polar…

Le polar est presque un prétexte. En même temps, c’est un jeu. Avec les scènes de fusillade, on retrouve l’essence du cinéma, qui est le jeu, quelque chose de l’enfance. Des fusillades sans danger. La plupart des polars sont centrés sur des enquêtes de détectives ou de policiers. Nous avons préféré escamoter cet aspect et garder l’essentiel.

On constate que les membres du gang sont des habitants comme les autres…

En effet. Ce sont des minots des classes populaires devenus adultes qui voient l’occasion qui se présente, celle de dévaliser un prince, comme un défi et une promesse. Ils réalisent leur coup le mieux possible. Sans coup de feu ni goutte de sang. Noblement. La noblesse n’est pas réservée aux aristocrates. C’est à chacun de nous d’aller la chercher. Il y a des gens d’une très grande noblesse dans les quartiers populaires.

Le prince, en l’occurrence, c’est celui qui détient le pouvoir ?

Symboliquement, oui. C’est lui qui possède l’argent, excessivement, qu’il ne réserve qu’à lui-même, à ses caprices et à ses dérives. Autrefois, il y avait des sociétés polynésiennes où ceux qui possédaient le plus avaient un devoir de redistribuer pour être considérés au sein de la société. Aujourd’hui, nos oligarques sont détestés parce qu’ils ne respectent plus rien, même pas la planète. Nous avons voulu donner une figure à ces oligarques, qui la plupart du temps n’en ont pas : un prince arabe. Ainsi la question raciale est écartée et la lutte des classes devient le moteur de l’affrontement.

Le cinéma a cette capacité inouïe de produire des mondes et des émotions. Si c’est possible au cinéma, peut-être que ça l’est dans la vie quotidienne.

La femme (Marie Loustalot) de l’un des membres du gang, Bébé (Philippe Petit), subit les conséquences de ce que les hommes ont fait…

C’est vrai. Dans les sociétés patriarcales, les femmes en ont toujours bavé. Le gang est un univers masculin. Les gars ont grandi ensemble, c’est une fratrie. Bébé a fait ça pour elle, pour eux. Il s’est dit que c’était un coup pas si dangereux que cela, qu’ils auraient leur petit pavillon ensuite ou une ferme avec quelques poules. Elle préfère ne pas savoir ce qu’il fait, elle s’aveugle elle aussi.

Le silence est une des composantes de votre cinéma. Pourquoi ?

Le rapport au silence est essentiel. Le cinéma français est bourré de dialogues d’une stérilité incroyable sur des sujets vains. C’est par le silence qu’on réussit à percevoir et à entendre la musique. Il faut savoir se taire pour appréhender le monde. Sinon on devient vite vieux à force de rabâcher les mêmes discours. Mes premières impressions, mes premières terreurs viennent du cinéma muet. C’est là que j’ai été saisi par les puissances du cinéma, qui contribuent à affermir l’esprit critique. Le cinéma a cette capacité inouïe de produire des mondes et des émotions. Il permet de créer une bulle ou un rêve, où les rapports de domination s’inversent. On s’attaque à un prince, on jouit de ce que contiennent ses mallettes, même si cela ne dure qu’un moment. C’est un rite magique, qui soigne de nos folies. Si c’est possible au cinéma, peut-être que ça l’est dans la vie quotidienne. Il est peut-être possible de nous organiser. De faire de nos cités de véritables communes et pas seulement des dortoirs.

Ce que vous appelez des espaces poétiques, que vous instillez dans vos films, ne sont-ils pas finalement plus proches du réel que les films policiers hyper narratifs ?

Plutôt que de mettre en valeur des flics, ce qui nous importait, c’était la vie des lascars du quartier et de M. Pons. Pour ce faire, il faut être attentif, disponible. On ne peut pas être encombré par un scénario où tout est dessiné à l’avance. Notre méthode de tournage consiste à laisser la place à l’imprévu. Par exemple, le premier jour de tournage, on a fait le premier plan et aussi le dernier. Ce plan sur les enfants en ciré rouge qui s’amusent en bas avec les pigeons n’était pas prévu. J’ai senti qu’il ferait un très bon plan final. Du coup, j’ai écrit une autre scène, qui n’était pas là initialement, où les gars donnent à manger aux pigeons et se disent ce qu’ils vont faire de l’argent, pour que la portée symbolique du plan final soit renforcée.

Depuis Wesh wesh, qu’est-ce qui se passe ?, votre premier long métrage réalisé en 2001, votre regard a-t-il changé ?

Mon regard est moins révolté que celui que j’avais dans Wesh…, qui était un brûlot. Aujourd’hui, je regarde les choses avec un scepticisme critique. Je reste enchanté par les merveilles de la vie. Mais, en ce qui concerne les pouvoirs de domination qui contrôlent et régissent nos existences, la situation ne s’est pas améliorée, bien au contraire.

Votre film sort quelques semaines après le meurtre de Nahel et les révoltes qui ont suivi. Qu’en avez-vous pensé ?

Les violences policières ne sont pas nouvelles. Je suis arrivé en France d’Algérie à l’âge de 2 ans et je les ai toujours connues. Il règne une mentalité dans la police qui date du régime de Vichy. Ce que nous subissons depuis des dizaines d’années a été révélé au grand jour par la vidéo montrant le meurtre de Nahel. Emmanuel Macron s’est vanté d’avoir maté les émeutes en trois jours. Est-ce que cela pouvait durer plus longtemps, avec une telle puissance de coercition dont la plupart des médias sont les complices ? Les jeunes ont subi une répression inouïe qui vient des profondeurs de l’État français. À l’annonce de la mort de l’un des leurs, les « sauvageons » sont sortis de leur cage pour tout casser. C’était un réflexe de survie. Ils avaient tellement de rage dans le cœur qu’ils ont explosé les durites et les soupapes dans un grand feu d’artifice. Il ne leur reste plus qu’à se politiser et à s’organiser à l’échelle locale et nationale autour d’une plateforme politique commune. Mais l’éducation populaire, dont j’ai bénéficié, et l’émancipation par l’art sont aujourd’hui inexistantes. De même que l’éducation à l’image ou celle sur les mouvements d’indépendance et le colonialisme.

Les jeunes ont subi une répression inouïe qui vient des profondeurs de l’État français.

Comment imaginer un meilleur avenir ?

Dans les cités – la cité étant la plus petite unité politique – pourrait s’instaurer une forme de communalisme. Pour cela, il faudrait permettre aux adultes d’exercer leur responsabilité, par un accès à la propriété via la location-acquisition par exemple, et faire de nos quartiers des lieux démocratiques. Aujourd’hui, les gens sont dégagés de leur responsabilité, ils sont démunis, abattus devant leurs enfants. On les a dépossédés de leur dignité. Parfois ils deviennent violents. Qui peut encadrer notre jeunesse aujourd’hui, sinon l’Éducation nationale ? Mais nos dirigeants ont décidé de la démanteler, comme tous les services publics. ·

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Cinéma
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