Que peuvent les organisations internationales ?

Les agences de l’ONU et autres institutions semblent peu audibles ou pas assez efficaces dans notre monde en proie aux guerres et aux crimes contre les civils. Faillite de la gouvernance mondiale ou incompréhension de son fonctionnement ?

François Rulier  • 25 octobre 2023 abonné·es
Que peuvent les organisations internationales ?
Devant une école en Cisjordanie financée par un programme de l’ONU, en 2018.
© HAZEM BADER/ AFP

Les années passent et se ressemblent : des guerres d’agression éclatent, en Ukraine ou dans le Haut-Karabakh, des populations civiles sont prises pour cibles à Gaza ou au Myanmar, des peuples entiers sont menacés dans leur existence, à l’instar des Ouïgours. Le secrétaire général des Nations unies (ONU) s’époumone en vain à rappeler les exigences et grands principes du droit international humanitaire, ou à alerter sur «l’effondrement climatique [qui] a commencé». Sans effet concret. Nombreux sont ceux qui continuent pourtant de se tourner vers les organisations internationales, espérant un salut, une intervention, un changement.

« Il est très facile de montrer toutes les choses qui ne vont pas et de dire qu’il faudrait une meilleure organisation du monde, mais une fois qu’on a dit cela, on n’a pas beaucoup avancé », tempère Guillaume Devin, professeur émérite de science politique à Sciences Po Paris et spécialiste des organisations internationales. « Il faut d’abord mettre les activités de coopération internationale en perspective : regarder ce qui a pu être fait et les raisons pour lesquelles cela progresse aussi lentement. » Ainsi, comment expliquer que l’ONU ne parvienne pas à faire respecter la résolution 2334 du Conseil de sécurité condamnant la colonisation d’Israël dans les territoires palestiniens occupés ? Pour quelles raisons Israël ou la Russie peuvent-ils bafouer impunément le droit international ?

Ce n’est plus possible de conserver un Conseil de sécurité entre les mains des grandes puissances.

Guillaume Devin

«J’avance trois raisons pour expliquer les difficultés actuelles du multilatéralisme. Tout d’abord, la difficulté politique : jamais, depuis ces dernières années, les grandes puissances n’ont été aussi divisées, paralysant de nouveau le Conseil de sécurité », expose Guillaume Devin. Par conséquent, l’ONU ne peut s’interposer entre belligérants : «Les opérations de maintien de la paix, qui sont assurées par les casques bleus, doivent être décidées par le Conseil de sécurité. » Sommes-nous condamnés au blocage ? « L’Assemblée générale de l’ONU pourrait décider d’une opération de maintien de la paix pour s’interposer par exemple entre les Ukrainiens et les Russes, mais quels États seraient prêts à fournir leurs troupes comme casques bleus pour s’opposer et s’interposer, notamment contre la Russie, membre du Conseil de sécurité et puissance nucléaire? » Un dilemme qui s’étend à tous les conflits.

La deuxième difficulté est une question de perspective : «L’ONU ne se limite pas aux organes politiques, ce sont également des dizaines d’agences, de programmes et d’organisations spécialisées. Les organes de coopération opèrent dans pratiquement tous les secteurs d’activité : jamais notre monde n’a été aussi coopératif. Mais le revers de la médaille, c’est qu’on attend des résultats et de l’efficacité, au service d’objectifs très ambitieux. Or l’efficacité réelle est toujours en deçà. » Enfin, Guillaume Devin rappelle un obstacle normatif : «Jamais le droit international n’a été aussi présent et sollicité, mais il est mal, peu ou incomplètement appliqué. On adopte des textes qui sont très souvent violés par les États sans que ceux-ci soient sanctionnés. Évidemment, cela suscite de grandes frustrations. » Cependant, le chercheur reste mesuré : « La gouvernance mondiale n’existe pas, elle se construit», elle pourrait ainsi évoluer.

Il propose donc des pistes pour renforcer le multilatéralisme : il faut «le penser comme système et avoir des vues globales, plutôt que de travailler par segments. Il faudrait avancer vers un recours plus fréquent à la majorité qualifiée ; il faudrait qu’on se donne aussi un nouveau Conseil de sécurité. Pour y parvenir, je suggère que la France pratique la politique de la chaise vide tant que cette réforme n’avance pas, parce que ce n’est plus possible de conserver un Conseil de sécurité qui reste essentiellement entre les mains des grandes puissances».

Clubs de discussion

Contre la multiplication des clubs, G7, G20 et autres Brics (1), le politiste invite à «réinvestir les instances multi­latérales les plus inclusives, c’est-à-dire les instances onusiennes». Et propose une dernière piste dont tout un chacun pourra s’emparer : «Le multilatéralisme ne peut plus être un club de discussion interétatique, il doit associer, dans ses initiatives, ses actions sur le terrain (c’est déjà le cas), mais aussi, dans la décision et la conception, la société civile à travers ses représentants. » Une proposition que rejoint l’historienne Chloé Maurel, spécialiste de l’ONU : «Il faudrait que les représentants des États membres qui siègent à l’Assemblée générale soient élus démocratiquement dans leurs pays respectifs. »

1

Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud, qui intégreront six nouveaux membres en 2024 : l’Iran, l’Argentine, l’Égypte, l’Éthiopie, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.

Des vœux pieux alors que de nombreux États n’entendent écouter personne et que les ONG affrontent de plus en plus les multinationales lors des négociations internationales ? «Si vous regardez dans la durée, le nombre des ONG associées aux initiatives des organes onusiens n’a cessé d’augmenter. Par exemple, les ONG accréditées au Conseil économique et social étaient une quarantaine en 1946 et sont près de 6 000 aujourd’hui !» défend Guillaume Devin, bien que Chloé Maurel nuance : «Il faut être vigilant, car beaucoup d’ONG sont pilotées en sous-main par des États ou des lobbys. »

Beaucoup d’ONG sont pilotées en sous-main par des États ou des lobbys.

Chloé Maurel

Face aux États autoritaires et aux grandes puissances, les alliés du multilatéralisme sont de deux natures, selon Guillaume Devin : «Les puissances moyennes démocratiques, dont la carte diplomatique principale reste le multilatéralisme» et qui sont les premiers financeurs des organisations internationales ; et surtout « les sociétés civiles et les dynamiques sociales tournées vers l’obtention de nouveaux droits et la satisfaction de nouveaux besoins ». Si la gouvernance politique mondiale semble grippée, reste alors aux citoyen·nes à s’imposer aux tables internationales (2) : une course contre la montre à l’heure du dérèglement climatique.

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