Israël : le tabou colonial

Le discours israélien du fait colonial règne dans les capitales occidentales comme un fait accompli. Et pour les relais médiatiques et intellectuels de cet État, le conflit israélo-palestinien n’est qu’une histoire d’attentats palestiniens et de représailles israéliennes.

Denis Sieffert  • 1 février 2023
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Israël : le tabou colonial
Militaires israéliens, en mai 2022.
© Levi Meir Clancy / Unsplash.

La force d’Israël est d’avoir beaucoup d’ambassadeurs. Je ne veux pas parler des représentants légitimes de l’État hébreu, mais des relais médiatiques et intellectuels plus zélés parfois que les diplomates. Après l’attentat de la synagogue de Neve Yaakov, à Jérusalem-Est, qui a fait sept morts, le 27 janvier, ces plénipotentiaires de circonstance ont immédiatement été invités sur les plateaux de télévision.

On les reconnaît moins à ce qu’ils disent qu’à ce qu’ils oublient de dire. Le conflit israélo-palestinien n’est pour eux qu’une histoire d’attentats palestiniens et de représailles israéliennes. La colonisation et l’occupation sont un fait accompli sur lequel il est inutile de revenir. Et c’est peu dire que, dans cette vision, le sang juif compte plus que le sang palestinien.

La vérité, c’est que la gâchette est aujourd’hui facile quand on est militaire ou colon.

L’assassinat des fidèles de Neve Yaakov est évidemment épouvantable, et rien ne peut le justifier. Mais que dire des neuf victimes palestiniennes du raid de l’armée israélienne, la veille, dans le camp de Jénine ? Et que dire des deux cents morts palestiniens de l’année 2022 ? Et des trente-cinq autres abattus depuis début janvier ? Ils sont les oubliés du discours colonial.

Il y a deux façons de les tuer une seconde fois : n’en pas parler ou proclamer que ce sont tous des terroristes. On a ainsi entendu sur BFM le « géostratège » Bruno Tertrais affirmer tranquillement que l’assaut militaire de Jénine était « légitime » parce qu’un attentat s’y préparait. Tertrais porte, sans prudence, la parole officielle israélienne.

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Le doute est pourtant permis. Le quotidien Haaretz, qui fait un travail honorable dans un pays de moins en moins démocratique, a enquêté sur les « terroristes » tombés en 2022. Près de la moitié d’entre eux n’étaient ni armés, ni membres d’un groupe armé. La vérité, c’est que la gâchette est aujourd’hui facile quand on est militaire ou colon, et c’est de plus en plus souvent la même chose.

Un simple soupçon, nourri de haine raciale, suffit à rendre le crime « légitime ». La présence au gouvernement Netanyahou, en charge de la « sécurité », du suprémaciste juif Itamar Ben-Gvir, grand admirateur de Baruch Goldstein, le massacreur des musulmans d’Hébron en 1994, achève aujourd’hui de désinhiber ceux qui veulent se payer un Arabe.

Israël est plongé dans une faillite morale abyssale. La volonté de l’extrême droite de réduire les pouvoirs de la Cour suprême menace le peu d’État de droit qui subsiste. Certes, les manifestants qui se rassemblent chaque semaine à Tel-Aviv protestent surtout contre l’institution de cet arbitraire d’État, mais la question palestinienne est évidemment liée.

Israël est plongé dans une faillite morale abyssale.

Il n’y a pas de démocratie possible sous un régime colonial. Or, quand on demande au même Bruno Tertrais si la colonisation n’est pas un peu le problème, il balaie la question d’un revers de main : « Croyez-vous que tout serait réglé si l’occupation cessait ? »

On ne sait ce que cache ce « tout », mais on imagine que si les Palestiniens disposaient d’un État, d’une liberté de mouvement, d’une économie, d’un commerce extérieur, d’un accès aux ressources de leur territoire, et tout simplement d’un espoir, les choses iraient mieux. Y compris pour leurs voisins israéliens. À moins que l’on considère que la violence est dans la nature du Palestinien.

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Si le fait colonial est un tabou, c’est qu’il est consubstantiel au sionisme. C’est une très vieille histoire. En 1937 déjà, Ben Gourion affirmait qu’un « État juif partiel n’est pas une fin mais un début ». Il ne pensait sûrement pas avoir un jour des héritiers aussi vulgaires que Ben-Gvir et Netanyahou. Le problème est que les grandes puissances, les États-Unis en premier lieu, n’ont jamais freiné ce processus qui met au désespoir la jeunesse palestinienne.

Et la dernière déclaration du secrétaire d’État, Antony Blinken, sonne comme un nouvel abandon : « Il faut décourager les politiques qui mettent en danger la viabilité de la solution à deux États. » On aimerait savoir comment Biden compte « décourager » Ben-Gvir. Il y a bien longtemps qu’il n’y a plus de solution à deux États. Et l’invitation, on ne peut plus malvenue, de Netanyahou à l’Élysée, ce 2 février, a la même signification.

Il y a bien longtemps qu’il n’y a plus de solution à deux États.

Le discours israélien du fait colonial accompli règne dans les capitales occidentales comme dans les médias. Ne reste plus que la violence de sang. S’il fallait terminer par une note d’humour grinçant, ce serait avec Vladimir Poutine, qui, entre deux missiles sur l’Ukraine, appelle Israéliens et Palestiniens à « l’apaisement »


Lire aussi sur le sujet la chronique de Sébastien Fontenelle.


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