Domination économique

Jean-Luc Mélenchon, dans son dernier ouvrage, considère que nous sommes entré·es dans une nouvelle phase du développement de l’humanité et du capitalisme, où s’opposent le « peuple » et l’« oligarchie ». Une analyse qui pose question du point de vue intersectionnel.

Aurore Koechlin  • 1 novembre 2023
Partager :
Domination économique
Jean-Luc Mélenchon, à Paris, lors d'une journée de manifestation contre la réforme des retraites, en juin 2023.
© Lily Chavance

Quelle est la conflictualité motrice de nos sociétés contemporaines ? Faut-il parler de « peuple » contre l’« oligarchie », comme le propose Jean-Luc Mélenchon dans son dernier ouvrage, Faites mieux ! Vers la Révolution citoyenne, ou faut-il conserver une terminologie héritée du marxisme, celle des « prolétaires » opposé·es à la « bourgeoisie » ? Qu’est-ce qu’une démarche intersectionnelle peut apporter à ce débat, éminemment politique ?

Cela n’a pas de sens d’isoler une population quand on est face à des rapports de domination qui se déploient à l’échelle mondiale.

Pour Mélenchon, nous sommes entré·es dans une nouvelle phase du développement de l’humanité et du capitalisme, marquée par une augmentation de la population, une extrême urbanisation, un fonctionnement en réseaux, mais aussi un néolibéralisme débridé qui provoque une crise écologique sans précédent, menaçant l’humanité elle-même. À l’image de cette nouvelle situation, émergent deux nouveaux acteurs.

D’un côté, le « peuple », le nombre, majoritairement urbain, de plus en plus dépossédé de l’accès aux réseaux et au pouvoir politique, dont le cœur de lutte est précisément les fractions qui travaillent dans les réseaux (cheminot·es, dockers, raffineur·ses, etc.) ou qui les politisent (les gilets jaunes en bloquant les ronds-points) ; de l’autre, l’« oligarchie », qui détient les moyens de production, les réseaux et l’information.

Si on chausse les lunettes intersectionnelles, plusieurs éléments interrogent. L’analyse développée est surtout centrée sur les sociétés occidentales. Or, à l’échelle internationale, le secteur de la production des marchandises est loin d’avoir disparu, il est en réalité déplacé – par un phénomène que Jean-Luc Mélenchon évoque par ailleurs, la délocalisation, qui approfondit la division internationale du travail. Cette première remarque remet déjà en question la notion même de « peuple », car de quoi est-on un peuple ? D’un pays, d’une nation, d’un État ?

Sur le même sujet : Le faux testament de Mélenchon

Cela n’a pas de sens d’isoler une population quand on est face à des rapports de domination qui se déploient à l’échelle mondiale. Par ailleurs, avec ce vocable, Jean-Luc Mélenchon centre son analyse des rapports de domination sur leur seule dimension politique et laisse de côté leur dimension économique. Cela se voit également dans sa conclusion, où il évoque sa perspective de la « créolité », soit « la tendance à constituer de la culture commune à partir d’éléments distincts », comme une façon de dépasser le racisme : mais, ce faisant, il ne situe ce rapport de domination que dans sa dimension culturelle.

Or le racisme a bien une base matérielle, une dimension économique, une surexploitation. Les dimensions culturelles et symboliques des dominations, qu’elles soient de race, de genre ou de classe, pour être importantes, ne peuvent effacer en dernière instance leur dimension économique : à chaque fois, il s’agit de rapports d’exploitation. Et c’est une critique qu’on pourrait formuler à l’usage du terme de « peuple », par rapport à celui de travailleurs et travailleuses, par exemple.

Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Je te connais…
Intersections 9 juillet 2026

Je te connais…

Nadège Beausson-Diagne dissèque la mécanique ordinaire du racisme contemporain et la montée d’une adhésion au RN dans les classes populaires. Usant d’une poésie bien à elle, elle s’adresse à celles et ceux qu’elle aime parfois encore, mais qu’elle voit basculer dans la peur et la haine.
Par Nadège Beausson-Diagne
La prison de Sarko… et celle des autres !
Essai 9 juillet 2026 abonné·es

La prison de Sarko… et celle des autres !

La section française de l’Observatoire international des prisons a lu le Journal d’un prisonnier publié par l’ancien président après ses trois semaines de détention. Avec la linguiste Laélia Véron, elle souligne le contraste entre les conditions très privilégiées de celui-ci et la réalité du quotidien des 87 000 détenus français.
Par Olivier Doubre
Ghassan Abu Sittah : « Nous soignons aujourd’hui des enfants de trois guerres différentes »
Entretien 7 juillet 2026 abonné·es

Ghassan Abu Sittah : « Nous soignons aujourd’hui des enfants de trois guerres différentes »

Depuis le début de la guerre entre le Hezbollah et Israël en mars, 4 319 Libanais ont été tués et 12 000 blessés. Le chirurgien britannique Ghassan Abu Sittah, d’origine palestinienne, revient sur les conséquences de la guerre au Liban et dresse un parallèle avec l’enclave de Gaza.
Par Hugo Lautissier
L’atome au Japon, rêve et monstruosité
Essai 2 juillet 2026 abonné·es

L’atome au Japon, rêve et monstruosité

Le sociologue japonais Yoshimi Shun’ya retrace l’histoire de son pays au prisme de l’atome, depuis Hiroshima et Nagasaki jusqu’à l’accident de Fukushima. Tel un monstre planant sur l’archipel nippon…
Par Olivier Doubre