Maduro, une diversion de plus

Le 3 décembre, le président vénézuélien Nicolás Maduro organisait un référendum sur le rattachement de l’Essequibo au Venezuela. Une agitation, propre aux dirigeants autoritaires, qui avait surtout une visée intérieure.

Patrick Piro  • 6 décembre 2023
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Maduro, une diversion de plus
Le président vénézuélien Nicolas Maduro lors d'une conférence de presse au lendemain du référendum, le 4 décembre 2023.
© Federico Parra / AFP

Certaines tensions frontalières prennent des allures de pantalonnade dans l’actualité internationale dramatique du moment. Dimanche 3 décembre, le président vénézuélien Nicolás Maduro organisait un référendum afin de sonder sa population : souhaite-t-elle le rattachement de l’Essequibo au Venezuela ? Ce territoire vaste comme un tiers de la France, qui couvre les deux tiers du Guyana voisin, est revendiqué à bas bruit depuis des décennies par Caracas. Comme c’est le cas de dizaines de conflits territoriaux enlisés, le pouvoir se contentait d’affirmer la permanence de sa prétention en annexant symboliquement la portion revendiquée sur ses cartes officielles.

Il ne s’agit pas ici de prendre parti sur le litige. Il date de 1899, conséquence de péripéties historiques – colonisation, luttes de libération locales, règlements frontaliers souvent cyniques orchestrés par les puissances européennes lors de leur retrait du continent. La Cour internationale de justice a été saisie par le Guyana pour le trancher. Quel objectif alors pour ce référendum, qui n’était en rien un vote d’autodétermination ? Il s’est conclu par un plébiscite prévisible et d’autant plus « écrasant », dixit Maduro, que le résultat – plus de 95 % de « oui » – n’est assorti d’aucun chiffre de participation.

Ce subit regain de tension orchestré est motivé par la découverte récente d’un immense gisement d’or noir.

Ce subit regain de tension orchestré à l’endroit du Guyana est assurément motivé par la découverte récente d’un immense gisement d’or noir dans l’Essequibo. Que Maduro ait choisi de donner un retentissement international à la convoitise pétrolière qui excite Caracas et Georgetown en pleine COP 28 situe le niveau d’intérêt que manifeste le dirigeant pour l’abandon des énergies fossiles, qui restent vitales pour le pays. Pourtant, n’imaginons pas qu’il ait sollicité l’adhésion populaire pour justifier une invasion de l’Essequibo. Elle trouverait immédiatement les États-Unis et les autres pays sud-américains sur son chemin.

En première raison, cette agitation, dans le style propre aux dirigeants autoritaires, a une visée intérieure. Maduro, à la tête du pays depuis mars 2013, à la suite du décès de son mentor Hugo Chávez, se maintient depuis des années au pouvoir par des artifices antidémocratiques grossiers, et il aspire à un troisième mandat lors de la prochaine présidentielle, qui doit se tenir au premier semestre 2024. « L’Essequibo est à nous », propagande gouvernementale matraquée avant le référendum, est une opération politique de l’homme fort du pays, qui a récemment dû lâcher du lest à son opposition.

Faire vibrer la fibre nationaliste est un ressort éculé pour gonfler la popularité du chef.

Les États-Unis, obsédés par la mise au pas d’un pays que le socialiste Chávez a soustrait à leur emprise, ont négocié un allègement de leurs sanctions à l’encontre du Venezuela en échange de la possibilité, pour les dirigeants qui souhaitent se présenter contre Maduro, de contester leur inéligibilité devant un tribunal. L’interdiction de concourir aux élections : au-delà de quelques situations compréhensibles, le président a largement abusé de cette mesure de rétorsion, grâce à sa mainmise sur les principales juridictions du pays.

La très libérale María Corina Machado, victorieuse de la primaire de l’opposition fin octobre, pourra donc saisir le Tribunal suprême de justice pour tenter de faire lever son inéligibilité, due à des « irrégularités administratives ». Rien n’indique qu’elle y parviendra : la haute cour est très maduriste. En attendant, faire vibrer la fibre nationaliste est un ressort éculé pour gonfler la popularité du chef. D’autant plus que l’opposition revendique l’Essequibo tout autant que lui. 

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