Robert Badinter s’est battu pour «les droits humains à chaque seconde de sa vie »

Ceux qui ont connu l’avocat et ancien garde des Sceaux, mort à 95 ans, racontent le courage d’un « homme épris par l’idée de justice ». Il incarne le combat contre la peine de mort et pour la défense des droits des homosexuels.

Lucas Sarafian  • 9 février 2024
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Robert Badinter s’est battu pour «les droits humains à chaque seconde de sa vie »
Robert Badinter lors de la commémoration du 40e anniversaire de l'abolition de la peine de mort au Panthéon, le 9 octobre 2021.
© Ian LANGSDON / POOL / AFP

Peut-être que personne n’a les mots assez justes pour raconter les combats d’un immense homme de gauche. Brillant avocat, gigantesque garde des Sceaux avant de présider le Conseil constitutionnel, Robert Badinter est devenu l’une des figures morales les plus importantes du camp politique progressiste et humaniste du 20e siècle. Il vient de s’éteindre à l’âge de 95 ans dans la nuit de jeudi à vendredi 9 février.

De ses combats, tous retiennent la loi promulguée le 9 octobre 1981. Ministre de la Justice sous François Mitterrand (1981-1986) depuis quelques semaines seulement, Robert Badinter, abolitionniste, veut mettre fin à la peine de mort dans une France qui y est majoritairement favorable. Son combat a commencé le 28 novembre 1972, jour de l’exécution Roger Bontemps, un ancien militaire condamné pour complicité dans une prise d’otage meurtrière. C’est la première fois que Badinter défend un client qui risque la peine de mort. Il ne réussira pas à le sauver de la guillotine. L’abolition de la peine de mort sera le combat de sa vie.

Un grand ministre, humaniste et avocat

« Mitterrand est le père de l’abolition mais c’est Badinter qui a réussi à porter ce combat. C’était un grand ministre dans une époque où il y avait encore des grands ministres », reconnaît Hubert Védrine, conseiller diplomatique à l’Élysée durant le premier septennat de François Mitterrand. « C’est l’homme de l’abolition de la peine de mort. Un grand humaniste et un grand avocat », salue Anicet Le Pors, ministre communiste chargé de la Fonction publique auprès du Premier ministre Pierre Mauroy, tout en avouant n’avoir eu aucune relation « très chaleureuse » avec Badinter. Il est vrai que le garde des Sceaux n’a jamais été attiré par l’idée de communisme. « Robert Badinter reste le symbole d’une grande droiture », pour Jean-Pierre Chevènement, ministre de la Recherche et de l’Industrie au moment où le garde des Sceaux porte cette fameuse loi.

Conseiller, confident et ami de Mitterrand

L’abolition de la peine de mort n’est pas le seul de ses combats…

Pierre Joxe

Pour Eliane Assassi, ancienne sénatrice communiste, « la question des droits de l’homme était chez lui un sujet fondamental. C’était un homme d’une grande conscience politique ». L’ancienne élue communiste a siégé pendant quelques années à la commission des Lois au Sénat en même temps que Badinter, alors sénateur socialiste des Hauts-de-Seine (1995-2011). Elle a porté la voix du groupe communiste au Parlement, réuni alors en Congrès à Versailles, pour débattre et inscrire en 2007 dans la Constitution l’abolition de la peine de mort. « Il m’avait dit quelques mots à l’issue de mon discours. C’était un homme qui avait des convictions très fortes et qui réussissait à les porter haut et fort partout où il pouvait s’exprimer. Un vrai homme de gauche. »

« C’était un avocat et un homme engagé. On parle aujourd’hui surtout de l’abolition de la peine de mort, comme s’il n’avait fait que ça dans sa vie… Il a aussi été le conseiller, le confident, l’ami de François Mitterrand et a préparé avec lui la construction d’un grand mouvement politique qui a triomphé en 1981. Bien sûr, il a porté l’abolition de la peine de mort, mais ce n’est pas le seul de ses combats. Il a fait partie de ceux qui ont éclairé beaucoup de conscience par son action politique, législative et en écrivant sur les hommes, comme Condorcet, qui ont fabriqué la démocratie en France », raconte Pierre Joxe, alors président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale puis ministre de l’Intérieur quand Badinter était garde des Sceaux. Ce dernier n’a jamais aimé les logiques partisanes. Il s’est engagé au Parti socialiste avant tout pour François Mitterrand qui le fit entrer au gouvernement.

Un bilan considérable à la Justice

Robert Badinter restera ministre de la Justice jusqu’en 1986. En un peu moins de cinq ans, la gauche obtient de nombreuses avancées : suppression des juridictions d’exception comme la Cour de sûreté de l’État et les tribunaux militaires, création d’un régime d’indemnisation des victimes d’accidents de la route, instauration de peine de travaux d’intérêt général pour les petits délits (TIG), permission aux citoyens français de saisir la Cour européenne des droits de l’homme…

Badinter, c’est l’artisan d’une œuvre immense, sublime, incomparable. Et c’est aussi l’artisan qui tisse le droit dans le détail.

Christiane Taubira

Alors militante dans les années 1980, Christiane Taubira, ministre de la Justice sous François Hollande (2012-2016), reste très marquée par ces mesures : « J’étais engagée sur ces questions, je militais pour ces causes. Badinter a mené un combat pour la dignité et les droits humains. C’était un homme épris par l’idée de justice. Ça a toujours été son univers, sa matrice, son biotope. Il conçoit l’universalité des droits humains. » Quand elle entre au gouvernement, c’est Robert Badinter qu’elle appelle en premier. Un an plus tard, elle l’invitera pour le trentième anniversaire de la peine de TIG. « Ce n’est peut-être pas le plus grand de ses combats. Mais Badinter, c’est l’artisan d’une œuvre immense, sublime, incomparable. Et c’est aussi l’artisan qui tisse le droit dans le détail. »

Son combat pour les droits des homosexuels fut l’une de ses prises de position les plus importantes. Il met fin au délit d’homosexualité mis en place lors du régime de Vichy. Et défend l’abaissement de la majorité sexuelle homosexuelle à 15 ans, au même âge que les hétérosexuels. Au premier congrès mondial contre l’homophobie et la transphobie à Paris en 2009, Badinter dit : « Des homosexuels ont payé de leur vie, de leur liberté, une orientation sexuelle, le droit de chacun à disposer, adulte avec un adulte consentant, de son corps. C’est cette répression que nous refusons. »

Pour Taubira, « toute son action a été dirigée pour l’égalité citoyenne et la lutte contre l’homophobie, le sexisme, le racisme, l’antisémitisme. Il était habité par la défense des droits humains à chaque seconde de sa vie ». Depuis Bordeaux, Emmanuel Macron a annoncé qu’un hommage national lui serait rendu.

Politique
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