« Averroès & Rosa Parks » : entrer dans le même paysage

Le deuxième volet du triptyque sur la psychiatrie de Nicolas Philibert se situe au plus près de la relation soignants-soignés. Un très grand film.  

Christophe Kantcheff  • 19 mars 2024 abonné·es
« Averroès & Rosa Parks » : entrer dans le même paysage
Ce très grand film égale par son intensité d’immersion les plus grandes œuvres de Frederick Wiseman et nous fait pénétrer dans l’univers fantasmagorique de ces personnes, sans rejet ni crainte.
© Les films du Losange

"Le champ de la psychiatrie est inépuisable pour un cinéaste, parce que c’est un miroir grossissant de l’âme humaine, de nos tourments et de nos fragilités », nous déclarait Nicolas Philibert lors de la sortie de Sur l’Adamant. « Inépuisable », très vraisemblablement. La preuve : sur la psychiatrie, le cinéaste signe un triptyque dont Sur l’Adamant, Ours d’or à Berlin en 2023, était le premier volet. Voici le deuxième : Averroès & Rosa Parks. Le troisième, La Machine à écrire et autres sources de tracas, sortira le 17 avril. Nicolas Philibert insiste sur le fait qu’il s’agit d’un triptyque et non d’une trilogie. Les films peuvent se voir indépendamment, même s’ils ont un semblable esprit en partage.

Averroès et Rosa Parks sont deux unités vouées à la psychiatrie dans l’enceinte de l’hôpital Esquirol (désormais hôpitaux de Saint-Maurice), où, dans les siècles passés, se tenait l’asile de Charenton – dont le marquis de Sade a été, en 1789, l’un des internés célèbres. Le film s’ouvre sur des images de l’hôpital prises de haut, par un drone, où son immensité et son architecture datant du XVIIe siècle lui donnent une allure quasi martiale, grandement tempérée par la présence de nombreux arbres et du bois de Vincennes à proximité. Cet environnement, même s’il n’est plus visible ensuite, imprègne la vision du spectateur, d’où se dégagent métaphoriquement deux dimensions : cet hôpital est à la fois imposant et accueillant.

Le plus important est ce qui se déroule devant nos yeux. Ce qui se dit, bien sûr, mais aussi les regards, les silences.

Puis on entre dans le vif du sujet : la relation soignants-soignés. C’est elle qui intéresse avant tout Nicolas Philibert. Elle était au cœur de Sur l’Adamant, où l’on pratique la psychothérapie institutionnelle, comme à la clinique de La Borde, là où, il y a vingt-cinq ans, le cinéaste avait posé sa caméra pour, déjà, réaliser son premier film sur la psychiatrie, La Moindre des choses. Bien que relevant d’un hôpital plus classique, les unités Averroès et Rosa Parks n’ont pas oublié les leçons de la psychothérapie institutionnelle. À savoir : le suivi des patients y est déterminant, on leur consacre le temps nécessaire, et l’institution cherche à se soigner autant qu’on s’occupe des personnes souffrantes.

Parole fondamentale

Le film est exclusivement fait de paroles. Le plus souvent, ce sont des dialogues ; trois ou quatre séquences sont constituées de réunions de groupe auxquelles participent soignants et soignés. La parole ici est fondamentale parce qu’elle n’est pas qu’un simple échange : en elle-même, elle constitue un soin. On ne sait pas ce dont souffrent les patients, on ne connaît pas exactement le statut des soignants. Cela se devine, mais là n’est pas l’essentiel. Le plus important est ce qui se déroule devant nos yeux. Ce qui se dit, bien sûr, mais aussi les regards, les silences, l’écoute, les attitudes : les corps mouvementés, les visages crispés, la difficulté de concentration des premiers ; les silhouettes plus statiques, l’attention incessante des seconds.

Avec deux caméras pour le champ-contrechamp, filmant

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Cinéma
Temps de lecture : 8 minutes