Au Pays basque, un procès anachronique
Deux des militant·es basques qui ont contribué à enclencher le désarmement d’ETA lors d’une opération de 2016 doivent en répondre devant la justice, qui les considère comme complices du terrorisme.
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© Patrick Piro
C’est une superbe bâtisse, rayonnante sous un soleil déjà chaud pour la saison. Devant la façade blanche aux boiseries rouge brique, le tapis végétal printanier court jusqu’aux premières collines, derrière lesquelles se cachent les Pyrénées. Une carte postale basque. Difficile de faire surgir, ce samedi 16 mars, la scène qui a pris pour épicentre la maison de Béatrice Molle-Haran, sept ans plus tôt, dans le village de Louhossoa.
Jean-Noël Etcheverry – « Txetx » pour tout le monde ici – montre l’ancienne remise où « ça » s’est passé, le 16 décembre 2016. Une poignée de militants y ont convoyé une dizaine de caisses d’armes et d’explosifs appartenant à ETA, ainsi que des outils pour les mettre hors d’usage. L’opération secrète tourne court : les forces de l’ordre viennent de donner l’assaut. Txetx Etcheverry a juste le temps d’envoyer à quelques journalistes un communiqué expliquant leur intention : il ne s’agit pas d’une résurgence terroriste, comme l’annoncera hâtivement un premier communiqué du ministère de l’Intérieur, mais d’une opération de désarmement non-violente organisée à l’initiative de la société civile basque.
Cinq ans plus tôt, ETA annonce mettre fin à sa lutte armée. Un vif espoir s’empare alors du Pays basque, des deux côtés de la frontière. Pourtant, rien ne bouge en dépit d’efforts répétés d’organes internationaux, de personnalités prestigieuses et de manifestations massives au Pays basque Sud (1). Répression, dispersion et régime d’exception pour les prisonniers basques, entrave des initiatives d’ETA pour démanteler son arsenal : Madrid s’en tient à une stricte intransigeance vis-à-vis du dernier groupe de lutte armée d’Europe. Dans la société basque, la tension monte à nouveau, jusqu’à l’exaspération chez certains des plus jeunes, faisant craindre une possible reprise des armes.
Des militants non-violents décident alors de se substituer aux États en montant l’opération de Louhossoa. Txetx Etcheverry (militant syndicaliste et altermondialiste), Michel Berhocoirigoin (agriculteur et ex-secrétaire national de la Confédération paysanne) et l’avocat Michel Tubiana (ex-président de la Ligue des droits de l’homme) entrent en contact avec des émissaires d’ETA. La confiance s’établit. L’organisation leur remet l’équivalent de 15 % de son arsenal, dont la plus grande partie se révèle être dissimulée en France.
Le 16 décembre 2016, cinq personnes sont arrêtées à Louhossoa : la propriétaire de la maison, Béatrice Molle-Haran (journaliste), Txetx Etcheverry, Michel Berhocoirigoin, Michel Bergougnan (viticulteur) et Stéphane Etchegaray (photographe). Dès le lendemain, c’est l’ébullition au Pays basque. Près de 4 000 personnes, dont des élus de tous bords, manifestent à Bayonne pour demander la liberté pour les « Artisans de la paix », comme ils sont spontanément baptisés. Les principaux médias se rallient à la thèse du désarmement non-violent. Des contacts directs sont établis avec le président François Hollande et son gouvernement.
Les cinq sont relâchés au bout de quatre jours de garde à vue. Mais lestés par le procureur d’une accusation de « port et détention d’armes et d’explosifs en relation avec une entreprise terroriste ». Elle est rapidement abandonnée pour Stéphane Etchegaray. Puis de facto pour Michel Berhocoirigoin et Michel Bergougnan, décédés depuis. Pour Txetx Etcheverry et Béatrice Molle-Haran, l’heure de comparaître a sonné. Plus de sept ans après Louhossoa, ils sont attendus les 2 et 3 avril prochains devant le tribunal correctionnel de Paris. Ils risquent en théorie jusqu’à dix ans de prison.
Dès lors qu’il était révélé l’existence d’une grande quantité d’armes sur le territoire français, l’État a endossé la responsabilité de régler le problème.
F. EspagnacUne justice saisie par l’anachronisme, quand le contexte qui prévalait avant le 16 décembre 2016 appartient désormais au passé. Car, de l’avis unanime, l’opération de Louhossoa a enclenché de manière décisive la fin effective de la lutte armée au Pays basque. « Pour Paris, jusqu’alors, ETA, c’était le problème de Madrid, rappelle Frédérique Espagnac, sénatrice PS des Pyrénées-Atlantiques. Mais dès lors qu’il était révélé l’existence d’une grande quantité d’armes sur le territoire français, l’État a endossé la responsabilité de régler le problème. » Paris indique au partenaire espagnol qu’il laissera le désarmement se poursuivre. Pourtant, le canal de communication officiel avec ETA se tarit rapidement.
Les Artisans de la paix décident alors de forcer la main aux autorités. Txetx Etcheverry, Michel Berhocoirigoin et l’avocat Michel Tubiana (décédé depuis), chevilles ouvrières de l’opération Louhossoa, reprennent contact avec le groupe armé et présentent au gouvernement un plan de remise de l’intégralité de son arsenal, et même une date pour le réaliser : le 8 avril 2017. « L’État entre alors dans une phase de coopération totale », relate Txetx Etcheverry.
Vers une paix durableLe 8 avril au matin, les autorités reçoivent les coordonnées de huit caches disséminées dans les Pyrénées-Atlantiques. Les Artisans
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