« La question du partage du travail fait son retour »

Le sondage réalisé par l’Ifop pour Politis révèle qu’une très large majorité de Français seraient favorables à l’instauration de la semaine de 4 jours, à 32 heures payées 35 heures, dans le public comme dans le privé. Décryptage par Chloé Tegny, chargée d’études sénior de l’institut.

Michel Soudais  • 20 mars 2024
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« La question du partage du travail fait son retour »
Des opérateurs de l'usine d'OVHcloud, à Croix (Nord), le 18 mars 2024.
© Sameer Al-DOUMY / AFP

À ce niveau d’adhésion, peut-on parler de plébiscite ?

Chloé Tegny : À proprement parler, je ne sais pas. Mais 77 % des actifs qui sont favorables au passage à la semaine de 4 jours, soit près de 8 actifs sur 10, c’est quand même un score très largement majoritaire. Surtout, il faut souligner que 45 % des actifs y seraient « tout à fait favorables », ce qui est un niveau conséquent.


L’intégralité du sondage est à consulter ici (voir aussi en fin d’article).


Est-ce que cela ne marque pas le retour en force de la question du partage du travail, un peu abandonnée après le passage aux 35 heures ?

Tout à fait. Nous avons pu observer dans nos enquêtes, notamment toutes celles qu’on mène sur le rapport au travail, une véritable volonté chez les Français d’articuler les temps de vie. Quand, en 2008, on demandait aux salariés s’ils préféraient gagner davantage d’argent ou avoir plus de temps libre, ils étaient 38 % à déclarer vouloir gagner moins d’argent, mais avoir plus de temps libre. Et à l’inverse, 62 % déclaraient vouloir gagner plus d’argent et avoir moins de temps libre. En 2022, sur la même question, on a pu constater une inversion complète : désormais 61 % disent préférer gagner moins d’argent mais avoir plus de temps libre, contre 39 % qui disent préférer gagner plus d’argent.

Depuis le covid, on observe un très net changement dans la société, qui montre la nécessité et l’importance du temps.

Depuis le covid, on observe un très net changement dans la société, qui montre la nécessité et l’importance du temps. Le manque de temps est ressenti. Nos enquêtes montrent aussi la perception chez des salariés d’une charge de travail qui augmente. Et au-delà de la question de la rémunération, l’équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle est aujourd’hui au cœur des attentes des salariés.

Sur le même sujet : Semaine de 32 heures en 4 jours, l’idée que plébiscitent les Français

Si les Français se saisissent encore peu de ces enjeux, le chemin commence à se faire chez nos voisins. Dans d’autres pays européens, la semaine de 4 jours a pu être instaurée ou expérimentée. Si on ne peut pas à proprement parler d’inversion de tendance – c’est la première fois qu’on mesure l’adhésion au passage à la semaine de 4 jours –, en tout cas cela va dans le sens de tout ce qu’on voit en matière de rapport au travail, notamment depuis la crise sanitaire de 2020.

Le sondage montre une adhésion plus forte des femmes à la semaine de 4 jours. Quelles peuvent en être les raisons ?

Il existe en effet un net différentiel puisque 81 % des femmes actives y seraient favorables et 73 % des hommes, soit un écart de 8 points. Les postes d’employés sont majoritairement occupés par de femmes. Donc la thématique de la pénibilité du travail joue forcément sur cette idée du temps de travail et du temps alloué au repos et aux loisirs.

L’adhésion plus massive des femmes est la conséquence de tout ce qui est mis, ou n’est pas mis, en place pour pallier leur charge.

Est-ce que ce n’est pas l’aspiration à une organisation un peu plus féminine du monde du travail ?

Je ne pense pas qu’il y a un sujet féminin de l’organisation du travail. Leur adhésion plus massive à la semaine de 4 jours est plutôt la conséquence de tout ce qui est mis, ou n’est pas mis, en place dans le secteur professionnel et dans la vie personnelle pour pallier la charge des femmes. Je pense notamment au fait que la répartition des tâches domestiques, de la charge familiale ou de la vie conjugale repose encore majoritairement sur elles. C’est la double ou triple journée souvent évoquée. De ce point de vue, la semaine de 4 jours peut être interprétée comme une mesure qui viendrait pallier le déficit d’organisation dans les autres secteurs.

Ce sondage montre aussi un fort clivage générationnel. On est habitué à voir les inactifs de plus de 65 ans s’opposer à toute réduction du temps de travail. Mais la surprise est du côté des moins de 35 ans, qui plébiscitent davantage que leurs aînés la semaine de 4 jours. Qu’est-ce que ça dit ?

Quand on regarde l’ensemble de la population française, il y a un très net écart entre les plus jeunes et les moins jeunes. Au niveau des actifs, l’écart se resserre un peu, mais on a tout de même 11 points de différence entre les moins de 35 ans et les plus de 35 ans. Je ne sais pas si on peut parler de paradigme générationnel. En tout cas, on ne peut pas nier que c’est le fait d’une génération qui s’est insérée sur le marché de l’emploi ou qui a terminé ses études pendant la crise du covid, qui a beaucoup redéfini les lignes entre vie professionnelle et vie personnelle.

Sur le même sujet : « La semaine de 4 jours est possible et pleine d’avantages pour tous »

Il n’est pas étonnant que les jeunes générations soient porteuses de ce type de mesure. Cela va dans le sens de tout ce que l’on peut observer sur la population jeune active : les nouvelles valeurs en entreprise, le respect de la vie privée, du droit à la déconnexion, etc. Peut-être un sentiment qu’il y a un manque de temps, et aussi d’autres façons de s’épanouir qu’à travers le travail. Dans nos enquêtes, le travail devient de moins en moins une variable très importante dans sa vie, par rapport aux loisirs, à la famille. Il l’est toujours, mais de manière moins importante que dans les années 1990.


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