Dans la Manche, on piège, on analyse et on recycle les déchets plastiques

L’association ANPER-TOS mêle sensibilisation et sciences participatives pour rendre visible la pollution de l’eau douce par les plastiques et les microplastiques.

Vanina Delmas  • 23 avril 2024 abonné·es
Dans la Manche, on piège, on analyse et on recycle les déchets plastiques
En 2023, l’ANPER TOS a récupéré avec ses pièges 290 kg de déchets soit 6 428 objets dont 44 % sont du plastique.
© Vanina Delmas

Une immense bouteille en fer et grillage, imaginée par les enfants de Sainte-Suzanne-sur-Vire, est remplie de bouteilles plastiques, de sachets de bonbons et d’emballages de sandwich industriel. Au total, ce sont 60 kg de déchets plastiques qui ont été ramassés aux abords de la Vire, qui ondule entre la Manche et le Calvados. Derrière, une maisonnette rustique qui abrite depuis mars dernier le Centre national d’étude et de sensibilisation à la pollution plastique (Cnes2p) et a permis à l’association ANPER-TOS (Association nationale pour la protection des eaux et des rivières) de franchir un cap supplémentaire dans son engagement dans la lutte contre les pollutions plastique.

Près d’une tonne de plastique passe dans la Vire par année !

J. Philipot

Créée en 1958, l’ANPER-TOS était à l’origine une association de pêcheurs, notamment pour défendre les saumons – TOS signifie truites, ombres, saumons. Au tournant des années 1980, elle est devenue une association dédiée à la protection et la conservation des milieux aquatiques face aux sources de pollutions qui se multipliaient. Il y a quatre ans, l’association a décidé de faire face à la pollution plastique de plus en plus présente.

En 2023, l’ANPER-TOS a récupéré 290 kg de déchets soit 6 428 objets dont 44 % sont du plastique. (Photos : Vanina Delmas.)

« En se promenant sur le littoral de la Manche, nous avons vu les bacs à marées et nous avons eu l’idée de faire la même chose sur les cours d’eau dans les terres, raconte John Philipot, président de l’ANPER. Près d’une tonne de plastique passe dans la Vire par année ! » Il crée des bacs à rives faits de palettes récupérées et de poches à huîtres données par les ostréiculteurs pour les disposer le long des cours d’eau : 84 bacs à rives sont installés dans la Manche, et 140 dans toute la France. Tous les mois, ils sont vidés, triés, pesés.

Une « galerie de l’horreur » est exposée au-dessus de la cheminée : des pneus, des extincteurs, des plaques d’immatriculation, etc. (Photo : Vanina Delmas.)

En 2023, l’ANPER TOS a récupéré 290 kg de déchets soit 6 428 objets dont 44 % sont du plastique. Parfois, certains objets retrouvés laissent pantois. Une « galerie de l’horreur » est exposée au-dessus de la cheminée : des pneus, des extincteurs, des plaques d’immatriculation, etc.

« Notre département a près de 350 km de côtes, notre économie est très liée à la pêche et aux activités maritimes et nous avons beaucoup de marais et de zones humides à préserver. C’était donc important de se focaliser sur les pollutions mais parler aux gens des matières en suspension, du phosphore, ou de l’azote, c’est un peu compliqué alors que parler du plastique permet de mettre en lumière toutes les pollutions qui dégradent la qualité de notre eau », détaille Valérie Nouvel, vice-présidente du département déléguée à la transition et l’adaptation au changement climatique.

De la terre à la mer

Même si la Manche est un département côtier, difficile pour celles et ceux qui ne vivent pas sur le littoral de faire le lien entre la terre et la mer. Pourtant, 80 % de la pollution marine vient des bassins-versants et passe par les fleuves et les rivières. Mais les études scientifiques à cette échelle globale sont encore rares. En 2019, le programme européen « Preventing plastic pollution » (PPP) a réuni dix-huit organisations françaises et anglaises pour scruter sept sites – quatre en Grande-Bretagne et trois en France, la baie de Douarnenez, la rade de Brest et la baie des Veys dans la Manche.

« La baie de Veys étant très ouverte, les microplastiques partent assez rapidement mais le phénomène des marées en ramène beaucoup qui s’échouent sur le bord de mer de l’estuaire, commente Gaël Durand, directrice déléguée à la recherche et au développement chez Labocéa, co-coordinateur du projet en France. Des prélèvements de sédiments réalisés sur deux plages ont montré une grande présence de microplastiques notamment de polyamides qui pourraient être liés aux activités de pêche (filets, des poches à huîtres, etc.), contrairement à la rade de Brest et à la baie de Douarnenez. »

Des prélèvements ont montré une grande présence de microplastiques qui pourraient être liés aux activités de pêche.

G. Durand

L’activité conchylicole, très importante sur le littoral, serait donc très émettrice de déchets plastiques. Un paradoxe puisque ce sont les premiers impactés par une eau polluée notamment par les microplastiques. À ceux-ci s’ajoutent les microplastiques venant des rivières. Selon les modélisations du PPP, sur une année, environ 4 700 microplastiques (MP) par jour proviennent des rivières de la Vire et de l’Aure et se déversent dans la baie (4 400 MP/jour en saison sèche jusqu’à 23 700 MP/jour en saison pluvieuse). Les sous-bassins liés aux grandes villes – Vire et St-Lô – contribuent davantage aux rejets de microplastiques.

Ce programme, intégré au projet européen Interreg, s’est terminé en 2023 et ne se poursuivra pas sous cette forme à cause du Brexit mais les scientifiques continuent d’échanger des données. De plus, des initiatives prises par certaines collectivités ont perduré. Par exemple, la mise en place de filets au niveau des exutoires pluviaux pour récupérer les macrodéchets car la plupart débouchent en rivière ou en mer, selon la localisation, et non directement à la station d’épuration.

« Si les directives européennes prévoyaient des analyses de ces matières dans différents milieux, on pourrait avoir un peu plus de connaissances sur ces microplastiques, qui sont invisibles, insidieux mais omniprésents. Pour le moment, le texte de la directive européenne cadre stratégique du milieu marin de 2008, prévoit bien une mention des plastiques et microplastiques mais ce n’est pas vraiment suivi. Et la directive-cadre sur l’eau adoptée en 2000 est actuellement en révision pour prendre en compte cet aspect », complète Gaël Durand.

Sciences citoyennes

L’ANPER-TOS participe aussi à combler le manque d’études scientifiques sur la présence de plastique en eau douce. Dans la partie laboratoire du Cnes2p, ses membres ont lancé leur propre expérimentation sur les pailles et couverts en nouveau plastique ou en bambou.  « C’est écrit réutilisable sur les emballages mais les gens n’ont toujours pas intégré cette donnée alors ils continuent de les jeter », glisse Luka, en BTS gestion et protection de la nature, arrivé en stage pour huit semaines.

Dans un simple aquarium, trois types de paille trempent depuis trois semaines dans l’eau de la Vire oxygénée : une en carton déjà en train de se désagréger, une en nouveau plastique plus rigide, et une paille traditionnelle. Une expérience semblable est réalisée par des scientifiques australiens dans les eaux marines. Chaque mois, les pailles seront sorties pour être séchées, pesées et leur poids comparés avec celui d’une paille neuve, afin d’avoir une idée de la quantité de plastique qui disparaît au fil du temps. Une autre expérience est menée sur les nouvelles vapoteuses jetables.

Chaque mois, les pailles seront sorties pour être séchées, pesées et leur poids comparés avec celui d’une paille neuve, afin d’avoir une idée de la quantité de plastique qui disparaît au fil du temps. (Photo : Vanina Delmas.)

L’association est également le relais de scientifiques sur le terrain pour traquer les microplastiques dans les rivières. Bottes en caoutchouc aux pieds si besoin de barboter dans la Vire, deux membres tentent d’immerger un collant blanc d’enfant dans l’eau depuis un pont rouillé qui sert aujourd’hui de terminus du vélo rail. Avec un bidon d’eau, un collant, de la corde, un collier de serrage et quelques pierres pour lester l’objet, chaque citoyen peut fabriquer un piège à microplastique.

Le filet « babylegs » permet de relever la quantité de microplastiques dans les rivières d’eau douce. (Photo : Vanina Delmas.)

Ce filet « babylegs » a été mis au point par un laboratoire canadien et est utilisé aujourd’hui pour créer un réseau de surveillance citoyen. « On le laisse tremper 30 minutes, le temps que les microplastiques s’accrochent au collant. Puis on laisse sécher pendant quinze jours et on l’envoie à un laboratoire qui analysera les quantités et les types de microplastiques présents, décrit Luka en remontant tranquillement le filet rudimentaire. On pourra comparer avec les déchets trouvés au bord de l’eau et voir si cela provient de là ou d’un autre apport. »

Filière de recyclage maison

Une tendance au fait maison que l’ANPER qui définit également la filière recyclage que l’ANPER a mise en place « Beaucoup de gens, de jeunes, consacrent des week-ends, des après-midi à ramasser les déchets autour de chez eux ou sur les plages, mais si c’est pour continuer d’alimenter les poubelles jaunes et que ça finisse dans les centres d’enfouissement ou les incinérateurs, ce n’est pas la peine. On a donc créé notre propre filière de recyclage », souligne John Philipot avec fierté.

D’abord en coopération avec des entreprises, notamment pour les innombrables gourdes de compote qui sont rachetées à 1 centime par une entreprise de valorisation, et les canettes en métal rachetées par un ferrailleur local qui reverse les bénéfices à l’association K Net Partage pour les enfants malades dans les hôpitaux en France.

Les gourdes de compotes ramassées par l’association, rachetées 1 centime pièce par des entreprises de valorisation. (Photo : Vanina Delmas.)

Mais aussi grâce à deux machines étonnantes fabriquées par l’entreprise bretonne AutoRecycLAB : d’abord un vélobroyeur qui permet de transformer les objets en plastique en paillettes à la force des jambes. Ces petits bouts de plastique sont ensuite insérés dans une autre machine qui les chauffe à basse température et les injectent selon l’objet final choisi : un décapsuleur, une toupie, un support de téléphone, un porte-manteau.

Les membres de l’ANPER font chauffer les paillettes de plastique, obtenues grâce au vélobroyeur, et les moulent pour en faire un support de téléphone. (Photos : Vanina Delmas.)

Pour Valérie Nouvel, il était impératif d’allier ramassage des déchets, expertise scientifique, sensibilisation scolaire et réemploi pour faire comprendre que les collectes de déchets ne peuvent pas être une solution sur le long terme : « Au départ, les gens ne voyaient pas le lien entre les cafés de réparation et la lutte contre les pollutions plastiques alors que cela pose en creux le débat sur la prolongation de durée d’usage des objets. Le véritable enjeu n’est pas le recyclage mais bien de ne pas générer de déchets. »

Les enfants avalent l’équivalent d’une carte bancaire, soit jusqu’à 5 grammes de plastique, chaque semaine ! 

V. Nouvel

Même si l’ampleur de la tâche semble colossale au vu des tonnages de déchets chaque année, John Philipot reste optimiste car il constate depuis dix ans une nette progression de la prise de conscience des impacts globaux du plastique : « Les enfants aujourd’hui sont sensibilisés car ils ont vu les photos du continent de plastique mais ils n’ont pas encore pris conscience que le déchet jeté dans la cour de leur école peut se retrouver là-bas ! Il y a quelques déclics quand on leur explique que les déchets suivent le cycle de l’eau, que les microplastiques sont collés à la molécule d’eau et qu’on en retrouve dans leur corps, leur sang. Ils avalent l’équivalent d’une carte bancaire, soit jusqu’à 5 grammes de plastique, chaque semaine ! »

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