« Les comédies musicales qui m’ont marqué ont un arrière-fond politique »

Récompensé de deux prix à Cannes, Emilia Pérez est une comédie musicale enthousiasmante se déroulant au Mexique où Jacques Audiard mêle trans­identité, narcotrafic et recherche des disparus.

Christophe Kantcheff  • 24 juillet 2024 abonné·es
« Les comédies musicales qui m’ont marqué ont un arrière-fond politique »
Zoe Saldaña et Karla Sofía Gascón, deux des quatre splendides comédiennes d’Emilia Pérez qui ont reçu le prix d’interprétation féminine à Cannes.
© Pathé Distribution

D’une originalité folle et suscitant un grand enchantement, Emilia Pérez est une comédie musicale sur fond de thriller. Quatre splendides comédiennes, Karla Sofía Gascón, Zoe Saldaña, Selena Gomez et Adriana Paz, incarnent des femmes de caractère au long d’une intrigue inouïe : le chef d’un cartel de narcotrafic, Manitas, devient une femme, Emilia, désirant changer radicalement de vie (Karla Sofía Gascón interprétant les deux rôles). Avec les apports artistiques de Camille et de Clément Ducol pour les chants et la musique, et de Damien Jalet pour les chorégraphies, Jacques Audiard s’est lancé dans un genre qu’il n’avait pas encore abordé, ce qui lui a valu à Cannes le prix du jury et le prix d’interprétation féminine pour ses quatre actrices. Rencontre avec un cinéaste multitalentueux.

Nous éprouvons beaucoup de plaisir devant Emilia Pérez. En avez-vous ressenti vous-même à le fabriquer, bien qu’il ait demandé un long travail de préparation ?

Jacques Audiard : Ce n’est pas la même chose sur tous les films. Par exemple, le tournage des Frères Sisters (2018) était lourd et dur, j’y ai pris peu de plaisir. Celui d’Emilia Pérez fut lourd et lent, mais j’ai pris du plaisir tous les jours. Parce que j’avais une équipe formidable, du côté tant des actrices que des techniciens, et parce que c’était pour moi très nouveau tout le temps. Les moments où cela jouait, chantait et dansait étaient très exaltants. En outre, nous tournions en studio et tout devait être très préparé. Mais je n’ai jamais eu le sentiment d’être prisonnier d’une boîte. Le fait d’avoir bien préparé, d’être solides sur nos bases, nous donnait beaucoup de liberté, y compris dans ce qui était chanté et chorégraphié.

J’aspire à faire des choses différentes qui vont mobiliser mon attention différemment.

Vos films sont très différents, notamment les trois derniers, Les Frères Sisters, Les Olympiades (2021) et Emilia Pérez. Y voyez-vous une continuité ?

Honnêtement, non. J’aspire à faire des choses différentes qui vont mobiliser mon attention différemment. Le seul point commun que je vois, c’est le rapport aux comédien·nes.

Un autre point commun ne serait-il pas l’émergence de la douceur sur fond de violence, celle-ci étant de différente nature selon les films ?

C’est possible. Dans mes films, il peut y avoir en effet un certain niveau de violence qui sera contrebalancé par autre chose. Comme si cette violence donnait accès à quelque chose se trouvant derrière. Au cinéma, la violence sert à fixer le niveau de vraisemblance d’un récit. Puisque vous savez que la violence, qu’elle s’incarne dans un acteur ou se manifeste par une bagarre ou des coups de feu, est factice. Cela permet d’établir des niveaux de vraisemblance. Dans Dheepan (2015), cette frontière entre violence et non-violence était physiquement marquée dans l’espace. Il y avait une ligne entre deux blocs d’immeubles qui, si le personnage principal la franchissait, signifiait qu’il entrait dans un autre univers.

Un chef de cartel de narcotrafic souhaite devenir une femme. C’est une idée que vous avez trouvée dans un roman de Boris Razon, Écoute (Stock, 2018). Qu’est-ce qu’il y avait là de particulier qui vous touchait au point de déclencher chez vous de la fiction ?

Je ne sais pas pourquoi cela a eu tant d’écho en moi. J’étais d’ailleurs très étonné que Boris Razon n’ait pas poursuivi plus loin cette idée qui, dans son roman, ne tient que sur quelques pages. C’est peut-être la jonction de deux éléments : la transidentité et le Mexique. Le Mexique est une démocratie malmenée, qui connaît beaucoup de violence, des féminicides, des disparitions. Récemment, le jour où la nouvelle présidente a été élue, il y a eu vingt homicides : des journalistes, des hommes politiques… J’ai fait ce rapprochement avec quelqu’un qui veut changer de sexe, c’est-à-dire quitter stricto sensu le champ du patriarcat – même si Emilia veut récupérer ses enfants.

Dans le film, les danses décalent le réalisme de l’action tout en s’y inscrivant, alliant sobriété et puissance. (Photo : Why Not Productions / Shanna Besson.)

À partir de cette idée de Razon, j’ai écrit trente pages qui se divisaient en actes. Cela ressemblait à un opéra, avec des personnages

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Cinéma
Temps de lecture : 12 minutes