Que reste-t-il des « fâchés pas fachos » ?

Dans un ouvrage remarqué, le sociologue et politiste Félicien Faury analyse les ressorts du vote RN parmi des « électeurs ordinaires » de Provence et ouvre des perspectives pour une reconquête du vote populaire.

François Rulier  • 10 juillet 2024
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Que reste-t-il des « fâchés pas fachos » ?
Lors d’une mobilisation des gilets jaunes le 23 février 2019.
© Valentin Belleville / Hans Lucas / AFP

Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite, Félicien Faury, Seuil, 240 pages, 21,50 euros

Les raisons du vote pour le Rassemblement national sont l’objet de débats importants dans le monde de la recherche, tant la montée de l’extrême droite semble inexorable en France. Pour renverser la tendance, il apparaît vital de comprendre pourquoi tant d’électeurs – et désormais d’électrices, pourtant longtemps rétives à donner leurs voix aux Le Pen – penchent vers des politiques autoritaires et racistes.

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Certains universitaires et responsables politiques se rejoignent sur l’idée d’un électorat divisé en deux, les uns poussés vers le vote RN par des raisons sociales (la précarité, le recul des services publics, le sentiment d’abandon), les autres par des raisons culturelles nourries au racisme. Une division parfois comprise comme géographique, entre un vote nordiste plus social et un vote sudiste plus culturel. Des « fâchés pas fachos », catégorie élaborée par Jean-Luc Mélenchon, aux multiples interprétations des propos de Colombe, 60 ans, devant les caméras de TF1 (dont la vidéo est devenue virale), électrice RN et bénévole aux Restos du Cœur dans les Pyrénées-­Orientales, l’électorat du RN trouble les analystes et les partis sur les stratégies à adopter.

L’électorat du RN trouble les analystes et les partis sur les stratégies à adopter.

Fin 2023, Julia Cagé et Thomas Piketty lancent un pavé dans la mare médiatique avec leur ouvrage Une histoire du conflit politique. Les auteurs insistent sur les raisons sociales du vote RN et réfutent qu’il soit principalement un vote « anti-immigrés », en raison de l’absence de corrélation entre présence des immigrés et préférence pour l’extrême droite. Une lecture à laquelle s’opposent nombre de recherches, menées par exemple par Benoît Coquard dans l’est de la France, ou à l’échelle nationale par Nonna Mayer ou Vincent Tiberj.

Enfin, le risque du mépris de classe altère les analyses du vote RN : insister sur le racisme de ce vote ne revient-il pas à déconsidérer une partie grandissante de la population, soit en dénonçant une faute morale, soit en disqualifiant son intelligence car déposant dans les urnes un « vote aveugle » à ses intérêts objectifs ? Des considérations partagées autant par le président Emmanuel Macron, discréditant les « arguments moraux », que par François Ruffin, qui en appelle à « toutes les Colombe du pays » sur X.

Prendre au sérieux l’électorat RN

Dans un ouvrage ciselé, clair et brillant, fruit d’une enquête de terrain de plusieurs années, Félicien Faury, sociologue et politiste au Cesdip, propose de prendre au sérieux ces électeurs et électrices du Rassemblement national : entendre leurs discours, comprendre leurs visions du monde et rendre raison – une raison sociologique – à celles et ceux qui donnent leur voix au parti lepéniste. Une prise de position épistémologique dans la continuité des nombreux travaux universitaires sur ce parti, et qui oblige à entendre le racisme qui structure la pensée de cet électorat. Félicien Faury a ainsi accompagné et écouté les électeurs et électrices du RN dans le Sud-Est, récoltant autant d’entretiens qui nourrissent son ouvrage.

Contre la distinction entre social et culturel, grille de lecture bien plus politique et sondagière qu’universitaire, Faury insiste au contraire sur le lien intrinsèque entre toutes les dimensions et dévoile l’économie morale de l’électorat RN : une économie morale racialisée. Aucune vision du monde ne fonctionne en cases étanches : au contraire, ces visions sont constituées de « chaînes d’association connotatives », de « relations d’idées » fonctionnant par « grappes ». Le social et le culturel sont interdépendants. Dès lors, tous les sondages établissant les priorités des Français·es pèchent par ignorance des mécanismes de la compréhension du monde social que chacun exerce.

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Et Faury de présenter comment cette économie morale conduit l’électorat RN à racialiser les enjeux de son quotidien. La culture du mérite et du travail ainsi que les notions d’héritage et de transmission sont centrales. Racialisées, elles consistent à dénoncer l’assistanat dont profiteraient principalement les populations perçues comme étrangères au détriment du groupe majoritaire des « Français » : les immigrés et descendants d’immigrés, presque systématiquement associés voire confondus avec les musulmans, victimes d’islamophobie, sont qualifiés de fainéants, profiteurs, trop visibles et non respectueux des normes ­majoritaires.

Ce sens commun consiste ainsi à colorer la plupart des sujets politiques d’une lecture racialisée.

Ce « sens commun racialisé » s’exporte dans tous les lieux de la vie quotidienne : l’école publique perdrait en qualité à mesure que se réduit la population perçue comme blanche, les centres-villes se dégraderaient avec la présence grandissante de commerces qualifiés de « non-­français », les villages seraient envahis par cette population qui perturberait la tranquillité recherchée par l’électorat RN, l’État favoriserait les immigrés dans l’attribution des logements sociaux. Ce sens commun consiste ainsi à colorer la plupart des sujets politiques d’une lecture racialisée.

Défendre sa place dans une société racialement structurée

L’étude de Félicien Faury permet de mieux comprendre cette vision du monde qui postule un jeu à somme nulle : le fatalisme à l’égard des inégalités de richesses conduit à une lutte entre les pauvretés. Puisqu’il semble impossible de changer la vie, il faut protéger celle que l’on a contre des minorités qui menacent les normes majoritaires. La « comptabilité nationale ordinaire » de l’électorat RN renvoie à ce calcul permanent entre les coûts et les bénéfices supposés de l’immigration, permettant à la fois de défendre l’État social et de dénoncer une fiscalité qui frapperait trop durement les « petits moyens », ces classes moyennes trop riches pour recevoir des aides et pas assez pauvres pour éviter l’impôt, au seul bénéfice d’assistés racialisés : les immigrés.

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Pour autant, l’électorat RN poursuit-il des chimères ? Le sociologue et politiste rappelle que la société française est bel et bien traversée par des inégalités raciales : les populations immigrées et leurs descendants sont frappés par une pauvreté et un chômage plus importants que le reste de la population. Cependant, l’électorat RN défend une analyse raciste de cette situation : il essentialise ces populations en leur faisant porter la responsabilité de leur sort tout en ne concentrant le regard que sur les individus marginalisés, là où les sciences sociales permettent de comprendre les ressorts structurels sociaux et racistes d’une exclusion bien réelle.

Parvenir à proposer des projets politiques capables de ‘démonétiser la force électorale du racisme’.

Assise sur la fragilisation de la redistribution, sur la dégradation des services publics et leur mise en compétition, cette vision racialisée du monde justifie une lutte pour les ressources communes et les lieux de vie, sur fond d’avenir incertain, entre un électorat se vivant comme un groupe majoritaire en voie de marginalisation, des « dominants dominés » dans l’impossibilité financière d’atteindre un entre-soi blanc, et des minorités perçues comme envahissantes et menaçantes. Un sentiment de marginalisation qui ne s’explique pas tant par la précarité que par l’observation de la précarité autour de soi : ce n’est pas d’être chômeur qui pousse vers le RN, mais de connaître des chômeurs sur lesquels l’électeur applique une analyse hostile à ­« l’assistanat ».

Le vote est collectif

Faut-il conclure que l’électorat RN est « fâché et facho », « facho parce que fâché », et irrémédiablement perdu ? Un tel abandon reviendrait à céder à la « fallace individualiste », c’est-à-dire individualiser le vote, extraire l’individu de son milieu social et essentialiser les racistes, prévient le chercheur. « Le vote est l’expression de préférences structurées collectivement » : l’électorat RN, comme tous les électorats, évolue dans des espaces de sociabilité partageant des visions du monde similaires, dans lesquels le sens commun racialisé est devenu la norme.

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La condamnation morale venue de l’extérieur ne peut dès lors que renforcer l’entre-soi d’un électorat méfiant à l’égard des « élites ». Comment transformer ces « relations d’idées » et briser le « sens commun racialisé » ? Dans un article analysant l’ouvrage de Cagé et Piketty, Benoît Coquard évoquait, sans grand espoir, le retour des classes sociales plus marquées à gauche dans les territoires du RN. Une telle cohabitation pourrait contribuer à modifier le « nous » racialisé qui s’est imposé, au profit d’autres formes de collectifs plus ouverts aux affects de gauche. Pour Faury, il faut parvenir à proposer des projets politiques capables de « démonétiser la force électorale du racisme ». Puisque l’on ne naît pas raciste, la bataille culturelle reste donc possible. Et vitale.

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