Juliette Rousseau : « J’essaye de détricoter les mythes de la ruralité »

Comment porter une parole sensible, de gauche et féministe dans un milieu rural d’apparence hostile ? L’autrice de Péquenaude utilise sa plume tantôt douce, tantôt incisive pour raconter sa campagne bretonne natale, où elle est retournée vivre, en liant les violences sociales, patriarcales et écologiques.

Vanina Delmas  • 25 septembre 2024 abonné·es
Juliette Rousseau : « J’essaye de détricoter les mythes de la ruralité »
À Paris, le 13 septembre 2024.
© Maxime Sirvins

Juliette Rousseau est née en 1986, en Ille-et-Vilaine. Porte-parole d’Attac puis de la Coalition Climat 21 lors de la COP 21 en 2015, elle est aussi passée par des collectifs féministes et la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Elle a toujours développé une vision globale des luttes, tout en gardant un regard critique sur les écueils de celles-ci. Elle est également directrice de la collection « Poésie » aux Éditions du Commun.

Toutes les campagnes n’étant pas identiques, pouvez-vous nous raconter la vôtre, telle qu’elle apparaît dans votre nouveau livre, Péquenaude ?

Je vis en Ille-et-Vilaine, en Haute-Bretagne, dans un territoire où les principales ressources économiques sont celles de l’agro-industrie : des exploitations en conventionnel, Lactalis, des abattoirs, des usines de fabrication de matériaux et de machines agricoles. Mon village – chez moi, l’équivalent d’un hameau – est situé au bord d’une forêt et était habité par plus d’une centaine de personnes au début du XXe siècle.

À ma naissance, on n’était plus que dix. C’était quelques années après le remembrement (1). Avant, le village était entouré de vergers, et il y avait sept parcelles jusqu’à la forêt. Après, il n’y avait plus de verger et plus qu’une seule parcelle. Les chemins menant jusqu’au bourg ont aussi disparu. Dans mon livre, une phrase décrit tout ça : « Naître au champ après la bataille dans une ruine des mots et du sens de soi. » Je fais partie d’une génération née dans les ruines, mais qu’on n’a pas appris à voir ainsi, car cette condition effondrée était considérée comme la meilleure pour nous.

Ce remembrement – qu’on devrait plutôt nommer démembrement – a détruit en vingt ans le fruit de cinq mille ans de travail humain, à savoir le bocage. J’avais à cœur de donner à sentir ce qui constitue des fantômes, c’est-à-dire tous les endroits qui sont des survivances cachées dans la lande, dans les restes du bocage, afin de nommer la violence, ses conséquences, et pour nous rappeler ce dont on hérite malgré tout.

Une forme d’intégrité perdue. Sans être dans une relation passéiste, je pense qu’il faut reconnaître collectivement ce qui nous a été fait, sous peine d’alimenter les moteurs les plus forts de la résistance à la critique de l’agro-industrie. Cette violence subie a été telle qu’elle a rompu des liens de solidarité dans les villages et a exacerbé la mise en compétition des familles et des exploitations. 

Votre livre est un alliage entre récit autobiographique, essai socio-historique sur la ruralité et poésie. Qu’est-ce qui a guidé votre écriture et le choix du titre, Péquenaude ? 

Il m’a fallu un peu de temps pour l’assumer, mais il n’y a que dans cette forme d’écriture en fragments que je me retrouve réellement. Mon premier texte était un essai de 400 pages qui portait sur les pratiques militantes, car il y avait sans doute en moi l’idée tenace que, pour être acceptée dans le champ intellectuel, il faut en adopter les codes. Finalement, en tant que femme et/ou en tant que rurale, une violence existe quasiment dès le départ : cette nécessité de devoir adopter des codes et des formes qui ne nous ont pas forcément été transmis. Et, par conséquent, écrire d’une façon immédiatement excluante pour « les nôtres ».

Mon essai, personne ne l’a lu dans ma famille, et c’était une forme de violence car cela signifiait que l’écriture était définitivement une façon de rompre avec une partie de mon environnement familial et amical. Mon deuxième texte, La Vie têtue, a été lu plus facilement par les femmes de mon entourage, ce qui a permis de recoudre quelque chose qui avait été rompu, avec le geste même de l’écriture, qui porte une charge sociale particulièrement forte dans la ruralité.

Quand on vient de la ruralité et qu’on a la prétention d’écrire sur la ruralité, il faut souvent la quitter.

Quant au choix du titre, c’était assez évident car ce mot est omniprésent. J’y vois une double provocation : pour une majeure partie des gens, une péquenaude qui écrit, ça n’existe pas, et une écrivaine péquenaude, ça n’existe pas non plus. Du côté du monde rural, écrire est déjà une forme de trahison. J’essaye aussi de détricoter les mythes de la ruralité. L’imaginaire de la ruralité est entièrement résumé à l’agriculture. Or je me revendique péquenaude alors que je ne suis ni agricultrice ni fille d’agriculteurs. 

D’où vient la rupture entre le monde de l’écriture et le monde dans lequel vous avez grandi ?

C’est lié à une histoire dont il faut prendre la responsabilité. J’ai essayé de raconter l’existence d’une culture paysanne qui réside encore dans les ruines d’un paysage, d’un territoire, d’une culture. C’est pour cela que j’ai décidé de parler de la chouannerie, un soulèvement populaire spécifique à mon territoire après la Révolution française, mais qui a un point commun avec d’autres territoires : la concomitance entre la disparition des cultures paysannes et l’arrivée de l’écriture.

Celle-ci était incarnée par les écrits de l’administration qui soumettent les populations à l’impôt et à la conscription. Or il n’y a jamais vraiment eu de réappropriation de l’écriture

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