Gisèle Sapiro : « Les œuvres ne suffisent pas à fonder la réputation mondiale d’un auteur »

La sociologue de la littérature analyse les rouages de la consécration transnationale des auteurs admis au rang de classiques reconnus. Elle étudie pour cela le rôle des « intermédiaires »  comme les éditeurs, traducteurs, préfaciers, prix littéraires…

Olivier Doubre  • 9 octobre 2024 abonné·es
Gisèle Sapiro : « Les œuvres ne suffisent pas à fonder la réputation mondiale d’un auteur »
"Le mouvement féministe et celui pour les droits civiques ont remis en cause le canon blanc et masculin."
© Maxime Sirvins

Née en 1965, Gisèle Sapiro a soutenu son doctorat de sociologie sous la direction de Pierre Bourdieu. Médaille d’argent du CNRS (2021), elle a publié de nombreux ouvrages sur le champ littéraire, la circulation des idées ou la responsabilité politique de l’écrivain, et sur Bourdieu lui-même. Après avoir codirigé Pierre Bourdieu, sociologue (Fayard, 2004), elle a coordonné le Dictionnaire international Bourdieu (CNRS éditions, 2020).  

Selon vous, sociologue de la littérature internationale, comment de grands auteurs tels que Montaigne, Voltaire, Proust, Kafka, Mann, Faulkner, Céline ou Sartre sont-ils devenus des « auteurs mondiaux », reconnus comme tels ?

Mon livre met en avant le travail des intermédiaires et des médiateur·ices qui contribuent à fabriquer l’auteur·e mondial·e, c’est-à-dire qui est traduit, réédité, invité ou convoqué partout dans le monde, dont le nom fait référence. Il ne s’agit pas de minorer la qualité des œuvres, mais de dire qu’elle ne suffit pas à fonder la réputation internationale, qu’il y a un travail de construction pris en charge par ces intermédiaires et médiateur·ices. Dans son célèbre article « Qu’est-ce qu’un auteur ? » (1), Foucault montre que l’auteur apparaît d’abord, au XVIIe siècle, avec la responsabilité pénale et le besoin de contrôler l’imprimé, puis avec la propriété littéraire au XVIIIe siècle.

Cette appropriation s’est internationalisée à la fin du XIXe siècle avec la Convention de Berne, qui régule les échanges internationaux. On attribue aux noms des auteurs que vous citez non seulement leurs textes en langue originale, mais aussi toutes les traductions. Les traducteur·ices ne sont reconnu·es comme auteur·es que depuis peu, mais restent au deuxième rang.

Pierre Bourdieu demandait « Qui crée les créateurs ? » et c’est aussi cette question qui guide mon approche, mais pour l’étudier plus largement : j’étudie donc le travail de ces intermédiaires que sont les éditeurs, les agents littéraires, les traducteur·ices, leurs principes de sélection et la manière dont iels marquent les œuvres en les classant, ainsi que celui des médiateur·ices qui confèrent aux œuvres une nouvelle signification dans une autre culture, à savoir les préfaciers, critiques, exégètes, etc.

J’appréhende aussi le rôle des instances internationales comme les prix littéraires, notamment le Nobel, qu’ont remporté Mann, Faulkner et Sartre (qui l’a refusé) et, plus près de nous, les festivals de littérature. L’Université contribue de son côté au processus de classicisation en enseignant les œuvres et en produisant des exégèses.

Vous soulignez néanmoins l’évolution – plutôt récente – qui voulait que, très longtemps, la plupart des œuvres classées comme des « classiques mondiaux aient été celles dont les auteurs étaient des hommes occidentaux », jusqu’à la « remise en cause de ce canon littéraire par les féministes et les minorités racialisées ». Comment expliquer ce mouvement qui s’est unifié dans un « champ international », jusqu’à parler de « littérature mondiale » ?

La construction du canon littéraire reposait sur des biais cognitifs des intermédiaires et médiateur·ices. J’ai constaté dans les archives du prix Nobel qu’en 1962 seules trois écrivaines avaient été nominées pour le prix, contre 66 écrivains. Ce nombre augmente légèrement dans les années 1960. Sont habilités à nominer pour le prix les membres d’académies, les représentants des sections du Pen Club, les jurés de prix importants, et les professeurs de lettres. Or, à cette époque, il n’y avait presque que des hommes dans ces positions. De même, seul un écrivain non occidental, Rabindranath Tagore, avait eu le prix jusqu’en 1945.

Les pays du Sud ont commencé à faire pression pour être reconnus à cette époque, mais l’Académie suédoise manquait d’expertise et de traductions. Les minorités étaient largement ignorées car, dans la première moitié du XXe siècle, les recommandations émanaient surtout des académies nationales. Le Nobel n’est bien sûr qu’une des instances de consécration qui peuvent conduire à la canonisation, l’Université joue un rôle important. Le mouvement féministe et le mouvement pour les droits civiques ont remis en cause le canon blanc et

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