Une classe politique en quête de peuple

L’ombre des gilets jaunes plane sur les débats houleux de la gauche à la recherche d’un électorat populaire. Des chercheurs viennent remettre en cause nombre de représentations établies sur ce mouvement.

François Rulier  • 30 octobre 2024 abonné·es
Une classe politique en quête de peuple
Des gilets jaunes, fidèles au rendez-vous du samedi depuis 2018, sur un rond-point d’Etampes, début septembre 2024.
© Louise Moulin

Alors que les six ans de l’Acte I approchent, les gilets jaunes continuent d’alimenter les discussions. Chez une certaine droite radicale, ils ont incarné ce peuple de la « France périphérique », blanc, oublié, travailleur, hostile aux impôts, aux « assistés » et aux « cassos », avant d’être récupérés par la gauche radicale. Une incarnation du « vrai » peuple qui se retrouverait aujourd’hui dans le vote RN.

À gauche, après l’incompréhension et la méfiance, les partis politiques et les syndicats ont commencé à s’engager à leurs côtés, tandis que le nombre de militants de gauche sur les ronds-points et dans les cortèges augmentait, les gilets jaunes étant désormais perçus comme un mouvement de lutte contre les inégalités sociales et des institutions (si peu) démocratiques à bout de souffle. Une lecture qui peine à se maintenir alors que l’extrême droite progresse dans les urnes. La droite aurait-elle eu raison ?

L’ouvrage Idées reçues sur les gilets jaunes présente les résultats de la recherche sur ce mouvement qui a bénéficié des nombreuses enquêtes menées pendant et après sa mobilisation, fortes d’une approche pluridisciplinaire et décentralisée, loin des seuls bancs parisiens. Qui sont les gilets jaunes ? Une forte proportion de catégories populaires les compose. Les ouvriers y sont proportionnellement deux fois plus nombreux que dans la population, de même que les personnes touchées par la grande précarité. Néanmoins, seule une minorité déclare des difficultés à boucler les fins de mois, à rebours de certaines lectures misérabilistes.

Horizontalité et méfiance

En réalité, à l’exception des populations les plus aisées ou riches en capital culturel, toute la France est présente dans les trois millions de participants aux actions des gilets jaunes, même si la présence médiatique de personnes habituellement invisibles a marqué les esprits. Les femmes ont ainsi bénéficié de l’absence d’organisations structurées, qui favorisent souvent l’émergence de leaders hommes : ni plus ni moins présentes que par le passé, seulement plus visibles.

Sont-ils la « France périphérique » ? Le périurbain et les petites villes sont particulièrement représentés, surtout sur les ronds-points et au début du mouvement, moins dans les manifestations. En revanche, leur part diminue au profit des métropoles au cours du temps, à mesure que des militants plus expérimentés et proches de la gauche rallient le mouvement.

Loin d’être un prémâché pour la pensée, le livre répond à autant de questions qu’il en suscite de nouvelles.

Dès lors, que pensent les gilets jaunes ? À la diversité des conditions sociales répond la diversité des opinions : la dénonciation des inégalités sociales et de la représentation constitue le plus petit dénominateur commun. Néanmoins, il semble difficile de dire qu’ils sont antiféministes ou hostiles aux mesures écologiques. Le rejet porte plutôt sur les formes organisées de ces luttes, dans une perspective d’horizontalité et de méfiance à l’égard de toute représentation.

Surtout, l’ouvrage aborde les conséquences de la mobilisation auprès de gilets jaunes composés pour moitié de primo-participants. À la conscience triangulaire élites/peuple (incarné par les gilets jaunes)/assistés, de laquelle la droite fait son lit, l’action a substitué une

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