« Aurais-je été sans peur et sans reproche ? » : quand le roman de chevalerie tuait
Pierre Bayard ausculte son « ancêtre », le chevalier Bayard.
dans l’hebdo N° 1834 Acheter ce numéro

© Manuel Cohen / AFP
Lire Pierre Bayard, c’est comme suivre une série. Une fois le dernier livre achevé, on se demande quel sera le nouvel épisode, le prochain rebondissement. Tout en se distinguant de celui qui le précède, l’opus à venir se situera dans le continuum d’un même esprit, composé d’au moins trois éléments : du savoir, de l’humour et de l’anticonformisme, sous la forme d’une revisitation personnelle d’une « institution » au sens large, historique ou culturelle.
Ainsi, on avait laissé Pierre Bayard, professeur émérite de littérature française à l’université Paris-8 et psychanalyste, après la brillante démonstration qu’il a déployée dans Hitchcock s’est trompé (1) à propos de la véritable identité du criminel dans Fenêtre sur cour. Le voici qui revient avec un essai portant sur le chevalier Bayard, né entre 1473 et 1476 et mort en 1524.
Pierre Bayard et le chevalier Bayard figurant sur la même couverture : triomphe de l’homonymie ? L’auteur va au-delà : il se place en lointain descendant. « Toute ma vie j’ai été hanté par la figure de mon ancêtre », dit-il dans l’incipit du livre, avant de poursuivre : « Tentais-je un moment d’en oublier l’existence que mes professeurs se chargeaient de me la rappeler, en faisant régulièrement suivre mon nom, lors de l’appel des élèves, de la formule rituelle : 'le chevalier sans peur et sans reproche'. » D’où cette question qui fait office de titre : Aurais-je été sans peur et sans reproche ?
Voilà qui en rappelle deux autres. Deux livres de Pierre Bayard déjà publiés dans lesquels il est lui-même partie prenante et où il use de la première personne du singulier : Aurais-je été résistant ou bourreau ? (2013), où il s’interrogeait sur ce qu’aurait pu être son attitude sous l’Occupation ; et Aurais-je sauvé Geneviève Dixmer ? (2015), où il se demandait s’il aurait porté secours à l’héroïne du Chevalier de Maison-Rouge, de Dumas et Maquet.
AnachronismeEst-il possible de comprendre un tant soit peu un homme, tel le chevalier Bayard, qui a vécu cinq siècles auparavant, à la charnière de la fin du Moyen Âge et du début de la Renaissance ? C’est la question préalable à laquelle s’attelle l’auteur, parce qu’elle est déterminante. Si l’on suit ceux qu’il appelle les « évolutionnistes », Michel Foucault ou les historiens de la sensibilité notamment, rien n’est plus difficile, sinon en s’imprégnant de « l’atmosphère mentale » dans laquelle vivaient les personnes du passé. Ce qu’ils veulent éviter : l’anachronisme psychologique, qu’ils tiennent pour un fourvoiement.
Or Pierre Bayard nie cet anachronisme : « Je ne suis pas convaincu qu’il existe entre les êtres humains séparés par le temps des différences majeures de subjectivité », écrit-il, s’appuyant là sur les thèses freudiennes et sur son expérience de la littérature : « Quand je lis Cicéron ou Montaigne, qu’un gouffre mental devrait séparer de moi si l’on adopte le point de vue de certains historiens des sensibilités, j’ai l’impression de dialoguer avec des êtres proches, animés par des désirs et des angoisses similaires aux miens, et motivés plus profondément, au-delà de différences dans les comportements de surface, par des fantasmes analogues. »
Pourquoi cette question de l’anachronisme est-elle si importante ? Non pas tant pour savoir si l’auteur, comme son ancêtre,
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