Le Parlement ouvre ses portes à l’OID, un laboratoire d’idées anti-immigration en vogue
Le 20 et 21 novembre 2024, l’Observatoire de l’immigration et de la démographie (OID) a organisé des conférences, respectivement à l’Assemblée nationale et au Sénat. Ce think tank dispose d’une couverture médiatique et politique croissante, qui inquiète les scientifiques.

Dans la salle René Monory du Sénat, une conférence intitulée « L'Europe et les États-Unis face à la crise de l'asile » était organisée le jeudi 21 novembre par l’Observatoire de l’immigration et de la démographie (OID) et le Wilfried Martens Centre, think tank (laboratoire d'idées, ou groupe de réflexion) du Parti populaire européen (PPE), regroupant des partis européens de droite et centristes.
Une quarantaine de personnes étaient venues assister aux échanges. Cet "observatoire", qui prétend apporter sur l’immigration « une vision rationnelle et dépassionnée, fondée sur la rigueur scientifique et l’indépendance politique », est en fait un think tank –, anti-immigration et aucunement scientifique.
La veille, une conférence similaire avait été organisée à l’Assemblée nationale, à l'initiative d’Éric Pauget, député du groupe Droite républicaine de la 7e circonscription des Alpes-maritimes. En invitant l’OID, Éric Pauget – qui n’a pas souhaité répondre à nos questions – donne ainsi le ton. Les invités, exclusivement masculins, ont pour beaucoup des liens avec l’extrême droite, comme l’ex-directeur de Frontex et député européen RN Fabrice Leggieri ou encore Pierre Brochand, ancien patron de la DGSE et proche d’Éric Zemmour. Tous sont venus discuter du « vrai coût » de l’immigration au sein de l’institution.
À cela s’ajoute la légitimité médiatique offerte à ce think tank conservateur. Nicolas Pouvreau-Monti, son directeur et fondateur, est passé en quelques années des pages ultra conservatrices de Valeurs Actuelles et du Figaro à Franceinfo et Arte. Une progression et une crédibilité analysée dans un article du site Arrêt sur images.
"Ils utilisent le mot observatoire pour essayer d’imiter la recherche."
T. RachoDe quoi inquiéter le monde universitaire : « Ils utilisent le mot observatoire pour essayer d’imiter la recherche », fustige Tania Racho, docteure et enseignante en droit européen et coordinatrice de Désinfox-Migrations, une ONG. Cette dernière est affiliée à l’Institut Convergence migrations, organisme de recherche du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), rassemblant plus de 700 chercheur·ses reconnu·es.
« Les prises de paroles sont idéologiquement marquées et articulées à des valeurs conservatrices, mais ce n’est pas le problème. Le fait que des think tanks avec diverses opinions existent est bien, mais ça n'est absolument pas une institution scientifique », ajoute Hélène Thiollet, chargée de recherche au CNRS.
Des chiffres sans contexteDerrière le bureau en bois massif de la salle René Monory, les invités tentent tour à tour d’expliquer la « crise de l’asile », objet de la conférence au Sénat. Parmi les invités, une petite surprise : le directeur de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) – dépendant du ministère de l’Intérieur –, Didier Leschi, est également présent en visioconférence.
Xavier Driencourt, ancien ambassadeur en Algérie, ouvre le bal des discussions, qui s’avèreront n’être qu’une suite de monologues. Lui qui affirme connaître « les deux bouts de l’immigration » apporte alors sa prétendue « expertise » sur l’asile, saupoudrée d’anecdotes : « Un Somalien qui était en route pour un autre pays où il avait obtenu l’asile a rencontré un de ses compatriotes. Celui-ci lui a dit qu’il valait mieux aller en France puisqu’il y avait l’AME ! (1) ». La source ? « Quelqu’un ».
En effet, selon Nicolas Pouvreau-Monti, la France serait le pays qui accueille le plus en Europe, jugée trop attractive. Pourtant, toute la littérature scientifique montre le contraire. La France n’est pas le pays qui accueille le plus, ni en chiffres relatifs, ni en chiffres absolus. Selon Tania Racho, les données généralement utilisées par l’OID ne sont pas forcément fausses, mais sont sorties de leur contexte.
« Pour la hausse de 245 %, on peut se demander pourquoi avoir choisi comme point de comparaison 2009. Qu'est-ce qui le justifie ? Il faut mettre ses chiffres dans le contexte des migrations internationales, développe-t-elle. La demande d'asile, c’est de l'exil forcé. Le fait est que les conflits se sont accentués ces dernières années dans plein de pays, ce qui entraîne un exil, comme par exemple en Ukraine. »
L’aide médicale d’État dans leur viseurAutre point longuement discuté : les raisons de l’attractivité, avec notamment l’argument de l’aide médicale de l’État (AME). Aucune étude n'a jamais démontré que les caractéristiques sociales des pays de destination justifient un départ. « La raison pour les personnes de partir dans un parcours d'exil se situe dans le pays d'origine et non dans le pays d'arrivée », explique la spécialiste en droit de l’asile. « L'Allemagne est d’ailleurs un contre-exemple puisque c’est le pays qui reçoit et accepte le plus de demandes d’asile et ne propose pas l'équivalent de l’AME. »
La France produit en proportion beaucoup plus d'obligations de quitter le territoire que d'autres pays européens.
H. ThiolletUn dispositif souvent remis en question dans le débat public, notamment à l’occasion de la loi asile et immigration, par des personnalités de droite et d’extrême droite, jugé trop onéreux et contribuant à un « appel d’air ». Le 28 novembre, le premier ministre Michel Barnier, sous pression de la droite et de l’extrême droite en plein débat budgétaire, a acté une réduction des soins pour les sans-papiers, contre l’avis de la communauté scientifique. L’AME a coûté en réalité 1,1 milliard en 2023, soit 0,4 % des dépenses de l’assurance maladie.
La question des personnes déboutées est également au centre des préoccupations. Les obligations de quitter le territoire français (OQTF) sont sur toutes les lèvres. Nicolas Pouvreau-Monti lors de son intervention souligne ainsi que « seulement 2 % des OQTF sont effectuées ». Le taux d'exécution des OQTF serait plutôt autour de 7 % (chiffres de 2022, dernière période de données disponibles). Mais encore une fois, il faut le remettre dans le contexte. Désinfox-Migrations a rédigé une note, intitulée "Exécuter les OQTF : pas si simple".
"La première classe, c’est l’asile"« La France produit en proportion beaucoup plus d'obligations de quitter le territoire que d'autres pays européens, développe Hélène Thiollet. Nombre de ces OQTF ne sont pas exécutables, soit parce que les personnes concernées viennent de régions qui ne sont pas
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