Camille Froidevaux-Metterie : « La galaxie féministe est en expansion permanente »

Camille Froidevaux-Metterie retrace les « flux et reflux » des luttes pour les droits des femmes depuis les années 1970. Elle s’interroge particulièrement sur la place centrale du corps dans ces combats et pose les conditions d’une réelle bascule politique.

Vanina Delmas  et  Hugo Boursier  • 15 novembre 2024 abonné·es
Camille Froidevaux-Metterie : « La galaxie féministe est en expansion permanente »
"Un des nœuds politiques réside, selon moi, dans l’ineffectivité des dispositifs d’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle. Il faut y remédier." À Paris, le 24 septembre 2024.
© Maxime Sirvins

Camille Froideveaux-Metterie est philosophe, chercheuse et professeure de science politique. Ses deux derniers livres : l’essai Un si gros ventre et le roman Pleine et douce.

La question du corps était au cœur des luttes féministes dans les années 1970. Mais était-ce vraiment une libération pour les femmes ?

Camille Froidevaux-Metterie : Le féminisme lutte depuis toujours contre l’assignation des femmes à leurs fonctions corporelles, principalement sexuelle et maternelle. Cette assignation, qui remonte à l’Antiquité grecque, a été transmise à travers les siècles et renforcée par le tournant de la modernité démocratique. C’est sur ce socle qu’a été édifiée la division sexuée du monde qui est l’autre nom du système patriarcal dans nos sociétés occidentales : d’un côté le privé-corporel-féminin-inférieur, de l’autre le public-rationnel-masculin-supérieur.

La « révolution sexuelle » n’a été révolutionnaire que pour les hommes.

Il faut attendre les années 1970 pour que cette hiérarchisation genrée soit questionnée par les théoriciennes féministes de la deuxième vague qui vont, deux cents ans après les hommes, faire entrer les femmes, devenues enfin des sujets de droit, dans la modernité démocratique. Elles le font avec l’ambition de désinsérer les femmes du carcan patriarcal sur le volet maternel, par la conquête des droits reproductifs, et sur le volet sexuel, par les prémices de la « révolution sexuelle ». Or celle-ci n’a été révolutionnaire que pour les hommes, la question de la sexualité et du plaisir des femmes ayant été complètement déniée.

Le tournant néolibéral des années 1980 a-t-il eu des conséquences sur ces luttes ?

Oui, car ces combats corporels ont alors disparu. Les femmes se sont lancées à la conquête du monde social et professionnel, mais elles l’ont fait comme des hommes, au nom de l’égalité tant réclamée. Toutes les questions liées au corps ont été enfouies. Née en 1968, je fais partie de cette génération de femmes à qui on a dit de faire des études, de foncer, et qui l’ont fait comme des hommes, c’est-à-dire comme si elles n’avaient pas de corps, pas de règles, pas de projet d’enfantement, pas de maladies féminines. Parallèlement, le féminisme s’est institutionnalisé et, pendant près de quatre décennies, le féminisme de terrain a quasiment disparu.

C’est aujourd’hui sur le versant de l’égalité que tout se joue.

Qu’est-ce qui a permis, dans les années 2010, d’ouvrir la voie à cette réflexion féministe à partir du corps ?

Les luttes des années 2010 prennent racine dans ce courant de pensée qui s’est développé autour des études de genre aux États-Unis, puis en France. La mise en évidence des mécanismes de la construction sociale des rôles genrés a permis un retour au corps, après une longue occultation. Les revendications ont déroulé le fil de la vie des femmes, en commençant par les règles, puis les organes génitaux, sur le versant positif de la sexualité et du plaisir comme sur le versant négatif de la dénonciation des violences sexistes et sexuelles. Le mouvement #MeToo a alors mis au jour ce scandale : malgré les conquêtes sociales et politiques, les femmes étaient restées des corps sexuels et maternels à disposition.

Nous vivons aujourd’hui le deuxième volet de la révolution sexuelle ; après la liberté permise par les droits reproductifs, c’est aujourd’hui sur le versant de l’égalité que tout se joue. La notion de consentement renvoie à une idée assez simple, mais longtemps occultée, à savoir qu’une relation sexuelle est épanouissante quand elle est égalitaire, c’est-à-dire horizontale, incluant la discussion, l’acquiescement, les questionnements.

Vos deux derniers livres, l’essai Un si gros ventre et le roman Pleine et douce, abordent le sujet de la maternité, du corps enceint, de la procréation. Est-ce un nouveau front dans cette bataille de l’intime, délaissé par les féministes ?

J’ai découvert le féminisme par la maternité, au début des années 2000, étant confrontée à l’assignation à ma condition maternelle. Je suis heureuse de constater que la bataille de l’intime connaît aujourd’hui une séquence maternelle avec ces revendications autour des arrêts naturels de grossesse, du postpartum et, plus généralement, cette aspiration des femmes à reprendre possession de leur corps enceint, des premiers mois de la gestation jusqu’à l’accouchement. Elles avaient été dépossédées de toute réflexivité et même de toute agentivité depuis l’imposition d’une obstétrique patriarcale à partir de la fin du XIXe siècle. Elles réclament désormais de pouvoir reprendre possession de leur corps enceint et de redevenir des corps sujets.

Parallèlement à ce foisonnement de luttes, des courants réactionnaires apparaissent dans plusieurs pays. Sommes-nous entrés dans l’ère du backlash [retour de bâton

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Société
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