Gisèle Halimi, écho et ferveur d’un combat
Dans son spectacle Niquer la fatalité, la comédienne, autrice et chanteuse Estelle Meyer dialogue intérieurement avec l’avocate décédée en 2020 et entrelace ses engagements au récit de sa propre vie.

© Caroline Deruas Peano
« Je suis Gisèle Halimi. Nous sommes des millions et des millions, nous irriguerons les déserts du silence de la solitude. Nous planterons des forêts de la sororité le long des routes humaines et nous ne disons pas demain mais aujourd’hui. Nous ne disons pas c’est possible mais aujourd’hui. Nous sommes ici plusieurs centaines et dehors des millions et sur terre des milliards. Ici choisir. Femmes, sœurs, amies, notre marche fera reculer l’horizon. Vous avez la parole. Nous avons la parole (1). »
ESTELLE : D’accord. Bah déjà, merci infiniment de la donner. Je vous admire beaucoup Gisèle. À tel point que je vais faire un spectacle sur vous. Je vais carrément vous incarner pendant une heure et demie. Parce que je vous trouve trop belle, parce que vous tirez le continent humain, parce que vous avez fait que ça, niquer la fatalité. Parce qu’il faut que le monde entier entende votre voix. Parce que j’aurais tant voulu vous connaître, parce que je vous choisis comme grand-mère rêvée. Comme talisman à ma vie.
GISÈLE : Quelle déclaration ! Mais on ne se connaît pas. Vous êtes au courant que je suis morte ?
ESTELLE : Oui, mais vous savez, moi je ne crois pas à la mort. Pour moi, vous avez simplement déménagé. Donc, à votre déménagement, je me suis rendu compte que je ne vous connaissais pas. Alors j’ai acheté Une farouche liberté, votre dernier livre, j’adorais le titre et là…
GISÈLE : Là ?
ESTELLE : Ben je vous ai trouvée plus moderne que moi, plus libre, en avance. Un rythme cardiaque qui secouait mon sang. Lui donnait le droit de bouillonner. Depuis, j’ai tout lu, tout regardé, chacun de vos pas sur la terre a soutenu les miens.
[…]
– Je viens défendre Estelle Meyer.
– Mais vous n’êtes pas Gisèle Halimi.
– Je suis plus que Gisèle Halimi, je suis son souvenir, l’écho qu’elle a laissé dans une jeune femme dont le ventre est en feu.
Je suis moins aussi, moins que Gisèle, car je n’en suis que le reflet dans l’eau verte du temps. Une morte dans une vivante. Le sauvage et la rage qui restent. La force commune dans le ventre. L’envie violente de vivre. Les griffes et les mains pour couper.
Jusqu’à quel point une femme violée doit-elle résister ? Allez-vous dire que c’est jusqu’à la mort ?
Je suis à la fois présente et profondément absente. Je suis partout.
Je suis faite de bouts de procès lus, de ce ventre qui fume encore, de sang et de chair active, je suis ce qui hurle et ne se laisse pas faire. Je suis le peuple des femmes et le besoin urgent de déraciner tout ce qui nous a blessées. Je suis la chirurgienne qui vient enlever le pus dans les ovaires de ma cliente, je suis en elle et à côté, je suis la guérisseuse qui lui tressera des nattes sur la tête, je suis celle qui vient crever l’abcès, recoudre le neuf, je suis celle qui ne se résigne pas. Je suis celle qui vient soigner les femmes, une torche à la main, celle qui leur enjoint de croire, celle qui les supplie à genoux de
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