En centre de rétention, des conditions « pires que la prison »
Fin janvier, la sénatrice Anne Souyris a visité le CRA de Vincennes, où les retenus ont témoigné de traitements indignes. Quinze jours avant la visite, un homme à l’isolement avait tenté de se suicider. Les policiers et l’infirmier, présents lors de la visite, ont affirmé « ne pas avoir eu connaissance » de tels actes depuis un suicide en novembre dernier.
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Le samedi 25 janvier, la sénatrice Anne Souyris (Les Écologistes) s’est rendue au centre de rétention (CRA) de Vincennes, à Paris, dans le cadre de son droit de visite parlementaire. Situé au sud-est du bois de Vincennes, l’ancien fort qui l’abrite, et qui a longtemps servi à l’école de police, est resté dans son jus, avec ses meurtrières visibles de l’extérieur. Des joggeurs passent devant, quelques taxis longent le bâtiment et des caravanes stationnent pour déposer devant l’hippodrome, à une centaine de mètres, des familles venues assister aux courses de chevaux.
Dans ce petit périmètre, aucun panneau n’indique le CRA, mais des publicités pour l’hippodrome annoncent le Grand Prix d’Amérique du lendemain, promettant courses de légende et jockeys d’exception. En face de l’entrée du centre d’enfermement, un petit abri en bois, destiné aux proches des retenus, sur le banc duquel est posé un sac de courses Aldi. Dans le froid, une femme fait les cent pas, attendant d’être appelée pour la visite par les policiers qui gardent le bâtiment.
Après avoir attendu dehors, la sénatrice est accueillie par le responsable de la police. On passe devant un monument dédié aux policiers tués pendant la Seconde Guerre mondiale, devant les préfabriqués où ont lieu les visites, avant d’arriver devant le bâtiment 2A. Le CRA est composé de trois centres : le bâtiment 1 où sont enfermées 116 personnes, et les 2A et 2B, retenant chacun 58 hommes. Où que l’on regarde depuis la cour propre à chaque bâtiment, même en levant la tête vers le ciel, il y a des grillages surmontés de barbelés.
La cour du CRA. (Toutes photos : Pauline Migevant.)Avant la zone de vie des personnes retenues se trouve la partie administrative, qui comprend notamment l’infirmerie, les bureaux de l’Assfam (1), de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii) et ceux de la société privée Gepsa, qui fournit les repas. Il y a aussi la chambre d’isolement (« de mise à l’écart », comme le dit l’administration) avec un œilleton sur la porte. La sénatrice s’interroge sur le temps d’enfermement dans la pièce.
« Maximum une heure », répondent les agents de police. L’infirmerie est juste à côté. « Depuis le suicide survenu fin novembre, y a-t-il eu d’autres tentatives ? » « Pas à notre connaissance », assurent, bras croisés, les deux agents présents. Le 9 janvier, Mehdi a pourtant tenté de mettre fin à ses jours alors qu’il était à l’isolement. L’Algérien de 22 ans a malgré tout été maintenu en rétention par le juge des libertés.
En fin d’année 2024, les associations intervenant dans les CRA – où ont été enfermées 47 000 personnes en 2023, dont 2 053 au CRA de Vincennes – avaient alerté sur l’augmentation des actes d’automutilation et des tentatives de suicide. Le 25 novembre, Monsieur J. s’est pendu au CRA de Vincennes. Il est décédé à l’hôpital deux jours plus tard. Pendant son incarcération préalable à son placement en CRA, le ressortissant argentin avait fait plusieurs tentatives de suicide.
Quatre jours après son arrivée au centre, le 22 novembre 2024, alors que le juge venait d’autoriser la prolongation de sa rétention pour 26 jours, il avait à nouveau tenté de mettre fin à ses jours. Ce sont les autres retenus qui l’ont trouvé pendu dans sa chambre. Ils l’ont porté par les jambes pour éviter que son souffle ne se coupe pendant que d’autres ont alerté la police. Mais, le 25 novembre, « il a réussi », nous explique l’un des retenus présents ce jour-là, toujours choqué. « Il a réussi, c’est-à-dire qu’il est mort. »
Des anxiolytiques pour « calmer » les retenusCinq retenus regardent la télé, l’une des seules occupations ici, avec une PlayStation. Des fenêtres sales donnent sur la cour. À l’écran, un présentateur en cravate lance un reportage sur « la libération des otages israéliens ». Partout dans le bâtiment, ça sent le renfermé, auquel s’ajoutent de forts relents d’urine quand on s’approche des toilettes.
Dans les chambres – les « cellules » comme les nomment certains –, des draps ont été accrochés devant les fenêtres, histoire de garder la chaleur et d’obtenir un semblant d’obscurité. La fontaine à eau est oxydée et crasseuse. Les douches sont sales, les robinets rouillés. Le bâtiment 2A est cependant en moins mauvais état que le 1, plus ancien et plus délabré, qui doit être rénové prochainement. Les retenus qui ont été dans les deux disent y avoir vu des rats.
Télévision et Playstation : les seules occupations autorisées. (Toutes photos : Pauline Migevant.) Une « cellule » de retenus dans le bâtiment 2A. Les draps sur les fenêtres permettent de garder un peu la chaleur et d'obtenir un peu d'obscurité. Partout, ça sent le renfermé, auquel s’ajoutent de forts relents d’urine quand on s’approche des toilettes. Les douches sont sales, les robinets rouillés.Dans ces lieux d’enfermement, nous pouvons parler librement aux retenus. L’un d’eux dit avoir été « piégé » : il a été emmené au CRA après avoir été convoqué à la préfecture, où il pensait pouvoir avancer sur ses démarches. Un homme apporte trois barquettes remplies de maigres portions de nourriture, qu’il a gardées d’un précédent repas. Il se plaint de ne pas manger assez. Deux autres expliquent que la viande n’est pas halal et qu’il n’y a pas d’option végétarienne.
L’un d’eux, qui travaille en cuisine dans un restaurant du nord de Paris, est stressé, préoccupé à l’idée de ne pas retrouver son emploi après le temps passé au CRA. Un jeune, très nerveux, explique n’avoir jamais pu voir sa psychiatre à l’hôpital ni prendre son traitement habituel, dont il a besoin pour aller bien. Certains disent avoir la grippe et n’avoir que du Dafalgan quelles que soient leurs douleurs physiques.
Ici, on est comme des chiens, comme des animaux.
Un Sénégalais, arrêté alors qu’il était en transit en France, explique quant à lui vouloir repartir. Il sort d’une pochette son billet d’avion prévu le lendemain pour son pays. Il ne comprend ni pourquoi il a été arrêté ni la raison pour laquelle la préfecture s’obstine à le « garder ici », alors qu’il veut rentrer chez lui. Un autre explique qu’il a été placé en rétention après avoir été en prison et, depuis, qu’il a des problèmes cardiaques « avec tout le stress ». « Vous comprenez, ici, c’est pire que la prison, c’est un hôpital psychiatrique. » Il ajoute : « Depuis que je suis ici, je survis pour mes enfants, j’en ai sept, et leur mère est décédée. Ils ont été placés en foyer. » Tous ont l’air fatigués.
Ici, il n’y a pas de miroir, pas d’intimité. D’un sac fragile en plastique bleu qu’il est allé chercher dans sa cellule, l’un des hommes sort une liasse de documents froissés. « Je suis venu en France pour être protégé. J’étais gendarme en Guinée et on m’a demandé de tirer sur mon peuple. J’ai fait une demande d’asile. J’ai fait des recours et maintenant je suis enfermé, avec ma femme enceinte qui va accoucher. » Ici, c’est lui qui sépare les retenus lorsqu’il y a des bagarres, ce qui arrive souvent car « tout le monde est à cran ». D’autres ajoutent qu’on leur donne des médicaments qui « shootent » : du diazépam, sans ordonnance. « Pour nous calmer. » Dans la bouche des retenus, la phrase revient souvent : « Ici, on est comme des chiens, comme des animaux. »
« On fabrique des gens qui vont mal »Régulièrement, le haut-parleur crachote des noms de retenus appelés à se présenter pour une visite ou pour être
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