François Hartog : « On est entrés à nouveau dans un monde où le droit n’existe plus, sinon le droit du plus fort »

L’historien émérite à l’EHESS observe dans un ouvrage érudit, Départager l’humanité, comment, de l’Antiquité à nos jours, l’homme a pu autant basculer dans l’inhumain.

Olivier Doubre  • 5 février 2025 abonné·es
François Hartog : « On est entrés à nouveau dans un monde où le droit n’existe plus, sinon le droit du plus fort »
À Paris, le 21 janvier 2025.
© Maxime Sirvins

Né en 1946, agrégé et docteur en histoire, helléniste formé notamment par Jean-Pierre Vernant, François Hartog a beaucoup travaillé sur l’évolution des expériences et approches du passé, du présent et du futur au fil des époques. Ce qu’il a désigné par le terme de « régimes d’historicité », complété par le concept de « présentisme », désignant la forme contemporaine de notre rapport au temps. Chercheur mondialement reconnu, il mène à la fois un travail d’historien et une recherche sur les formes d’écriture de l’histoire elle-même, en étudiant notre conception évolutive du temps selon les périodes.

Pourquoi vouloir départager – ou partager – l’humanité. Quel est l’objet de votre ouvrage ?

François Hartog : Partager est un verbe qui a plusieurs sens. C’est, d’un côté, trancher, séparer, donner à chacun sa part, son rang, sa place. Mais c’est aussi, de l’autre, partager quelque chose avec quelqu’un. Il y a ces deux possibilités contenues dans le mot lui-même. Si j’ai souhaité parler surtout du partage au sens de séparer, il y a quand même une présence à l’arrière-plan de l’autre signification, sur laquelle je n’ai pas centré mon propos. Parce que ma question était celle des figures de l’humain à travers les siècles, qui est un sujet à peu près sans fin.

Il me fallait donc essayer de choisir, et de suivre si possible, un fil directeur qui, justement, serait celui de ces gestes eux-mêmes de partage. Et des façons dont ils ont été repris, réinterprétés, transformés, voire critiqués ou récusés. C’est-à-dire de donner une perspective, ou une limite, puisqu’il ne s’agissait pas, comme je le dis au début, de faire un traité métaphysique – ce n’est pas mon métier – s’interrogeant sur « qu’est-ce que l’homme ? » Ceci étant indiqué, j’ai voulu m’en tenir aux « partages fondamentaux », ou les premiers partages, qui sont finalement ceux entre humains, Dieu et animaux.

Avez-vous aussi voulu, vous qui êtes historien, écrire un livre de philosophie, voire d’ontologie ?

Non, ce n’est pas un livre de philosophie, mais c’est un livre qui s’essaie à faire une espèce de philosophie historique, si les philosophes admettent que l’on puisse travailler ainsi. Je fais appel à toute une série de textes, dont un certain nombre sont des textes de philosophie, auxquels je ne pose pas de questions philosophiques proprement dites, mais de philosophie historique, ou plutôt, pour employer un terme un peu savant, de sémantique historique, c’est-à-dire ce que j’appelle l’histoire conceptuelle.

Trump affirme peut-être moins la volonté de départager l’humanité que désormais l’Amérique.

Plus loin de la philosophie historique, nous sommes au lendemain du discours d’investiture de Donald Trump à la Maison blanche. Diriez-vous qu’il vous a semblé exprimer une volonté de « départager l’humanité » ?

Votre question renvoie un peu à ce je dis à la fin du livre. Je dirais qu’il affirme peut-être moins la volonté de départager l’humanité que désormais l’Amérique, puisque le grand partage qu’il veut exprimer est plutôt entre l’Amérique (ou plutôt les États-Unis) et les autres. Entre « America first, first, first » et le reste du monde. Il y a bien là un vrai partage. Mais, après, il a aussi dit ceci : que l’on soit blanc, noir, jaune ou autre, tout le monde devait être à égalité (pour les Américains évidemment). Qu’en est-il ensuite dans l’effectivité des choses ? C’est un autre problème !

Mais il n’y a pas de perspective, dans ce discours, ouvertement raciste, me semble-t-il. Il y a, certes, une perspective nationaliste, chauvine, qui voudrait que tous les illégaux soient des criminels, sans savoir où les mettre dans l’humanité. Mais ils ne sont pas américains : le grand partage est là ! Les Noirs et les Hispaniques qui ont la nationalité états-unienne sont états-uniens. On ne se préoccupe pas de comment ils le sont devenus, ni comment d’autres pourraient le devenir.

Dans le chapitre VI de l’ouvrage, vous abordez ce que vous nommez « l’époque de l’homo inhumanus », marquée par les camps (nazis, goulag, etc.) Le « partage » ne devient-il pas alors irrémédiable, en frappant également les

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