« Jeunesse (les tourments) » : une humanité clandestine
On retrouve les ouvriers du textile que Wang Bing avait filmés dans Jeunesse (le printemps), mais beaucoup plus en proie au capitalisme sauvage dont ils sont les victimes.
dans l’hebdo N° 1856 Acheter ce numéro

© JHR Films
Changement de parenthèse, autre perspective. Sorti l’an dernier, le premier volet du cycle que le grand documentariste Wang Bing (À l’ouest des rails, Les Trois Sœurs du Yunnan…) consacre à de jeunes Chinois avait pour titre Jeunesse (le printemps). Le deuxième s’intitule Jeunesse (les tourments). On retrouve pourtant à Zhili, dans le district de Shanghaï, les mêmes ouvriers du textile venus de provinces éloignées, arc-boutés sur leur machine à coudre dans des ateliers vétustes, travaillant à toute vitesse des heures durant au rythme de la musique techno, logeant aux étages supérieurs dans des dortoirs spartiates avec des lits en fer où la nuit, en hiver, on gèle.
Ayant majoritairement autour de la vingtaine (les plus jeunes ont 16 ans), filles et garçons badinent, au début du film, de la même façon que dans l’opus précédent. Mais ici des idylles se sont formées, des couples, dont un avec un enfant (qui erre entre les machines), œuvrent aux ateliers. Plus tard, on rencontrera des travailleurs d’un âge un peu plus avancé.
Bientôt un incident sanglant survient en bas des immeubles, restant hors champ. Un travailleur est venu chercher son dû et a été matraqué par des patrons plus qu’indélicats. Une émotion parcourt les ateliers. Certains sont scandalisés de travailler pour des personnages aussi peu recommandables. Tous s’interrogent : seront-ils eux-mêmes payés ? Ne vaut-il pas mieux chercher un autre atelier une fois la tâche en cours achevée ?
Les tractations avec les patrons étaient déjà présentes dans Jeunesse (le printemps). Elles constituent ici une grande part des plus de 3 heures 30 que dure le film. Le rapport de force est frontal, puisque les patrons et leur famille vivent sur place, au rez-de-chaussée, accessible à tous. Mais inégal. Les travailleurs négocient pied à pied la réalisation de chaque modèle, qui exige plus ou moins de temps, au centime de yuan près. Qu’ont-ils pour eux ? Rien : pas de contrat, aucune réglementation.
Du capitalisme familial, digne de Zola et Dickens. D’une brutalité inouïe.
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