« AI girlfriends » : les femmes sont devenues obsolètes

Présentées comme rempart à la solitude, les petites amies créées par intelligence artificielle contribuent à la chosification des femmes. Un symptôme alarmant, qui montre combien cet usage de l’IA, à l’instar de celle d’Elon Musk, est créé par et pour les masculinistes violents.

Juliette Heinzlef  et  Élise Leclercq  • 18 juillet 2025
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« AI girlfriends » : les femmes sont devenues obsolètes

Imaginez une petite amie virtuelle âgée de 22 ans, qui se dénuderait de plus en plus au fil d’interactions positives avec elle. Imaginez maintenant qu’elle ait été créée par une intelligence artificielle (IA) (ou artificial intelligence, AI) conçue par un homme multimilliardaire américain. Vous avez trouvé ? Oui, c’est la nouvelle lubie d’Elon Musk, 54 ans.

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Il existait déjà des ami·es virtuel·les dont l’argument principal était de combler la solitude de certains. « Difficile de savoir si l’intelligence artificielle va aider la population à combattre cette affliction ou si, à l’inverse, elle va renforcer le mal-être des personnes vulnérables » pouvait-on lire en janvier 2024 dans un article de Ouest France traitant la question de la tendance des « AI girlfriends » (petites amies générées par une intelligence artificielle).

Nouveau jouet

AI girlfriends est l’un des derniers avatars du capitalisme sexiste. Car ici, nulle question de « relation » ou d’ »émotion ». Tout est affaire de transaction. La performance sexuelle a longtemps été – et peut l’être encore –, la mesure de valeur des hommes qui entendent posséder des femmes. Mais ceux qui n’y parviennent pas s’estiment laissés-pour-compte. Ceux-là peuvent désormais jouir d’un nouveau jouet : l’IA comme outil masturbatoire.

La petite amie virtuelle ne peut pas refuser. Le consentement est balayé d’un revers de clic.

Cette invention a de quoi conforter les masculinistes. Et plus précisément les « incels »– pour « involuntary celibates », des célibataires involontaires. Cette communauté de plus en plus organisée – notamment en ligne – a pour leitmotiv la détestation des femmes, seules responsables, selon eux, de leur misère sexuelle. On le sait, la solitude est un mal grandissant : en France, 62 % des jeunes de 18-24 ans se sentent régulièrement seuls, selon une étude de l’Institut français d’opinion publique (IFOP) publiée en janvier 2024. Mais cette souffrance n’a pas de genre. Pourtant, ce sont les hommes qui tuent, violent, agressent.

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Trois attaques d’incels ont été déjouées en l’espace d’un an en France, selon Mediapart. Une menace grandissante comme ailleurs, qui se développe notamment chez les jeunes (la tuerie d’Isla Vista aux États-Unis en 2014 a fait six morts, attentat ayant mis la lumière sur la mouvance). Le dernier exemple est celui de Timoty, un jeune homme de 18 ans qui avait prévu de s’attaquer à quatre de ses camarades avec des couteaux. Pour la première fois, cette tentative d’attaque incel a été qualifiée de terroriste.

Les violences sexistes et sexuelles ont maintenant leurs avatars.

Les femmes refuseraient aux incels une sexualité à laquelle ils auraient droit de fait. Leur théorie est celle dite du « 80/20 » : les 20 % « supérieurs » des hommes accèdent aujourd’hui au sexe avec la majorité des femmes, et les 80 % restants sont des hommes dans l’incapacité d’accéder à des relations sexuelles significatives. C’est là que l’IA fait son entrée : la petite amie virtuelle ne peut pas refuser. Le consentement est balayé d’un revers de clic. Les femmes sont remplacées. Obsolètes.

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Comme le disait l’autrice et journaliste Pauline Ferrari dans les colonnes de Politis, le masculinisme est fondé sur une théorie du complot selon laquelle les féministes souhaiteraient émasculer les hommes. Créatures dangereuses, elles sont détestées comme êtres pensants. D’ailleurs, la toute première étude diligentée par la Commission européenne sur le sujet a révélé la manière dont certains masculinistes désignaient les femmes. Les termes en disent long sur le degré de chosification : « trous », « toilettes », fémoïdes »… Réceptacles des pulsions naturelles des hommes, elles doivent satisfaire.

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Dans cette vision du monde régie par les rapports de force entre les genres, les hommes doivent s’élever au sommet de la hiérarchie sexuelle. La femme, naturellement soumise, n’a qu’une exigence : elle ne se reproduira qu’avec les « mâles alphas » – selon l’interprétation masculiniste des lois de la biologie. Cette préférence justifierait l’apologie du viol – expression de la virilité à son paroxysme. Le viol, ou le moyen de résoudre la « crise de la masculinité ». À la femme de redevenir douce, à l’homme d’être brutal. Sur la toile du sexisme, les AI girlfriends en sont la traduction : les violences sexistes et sexuelles ont maintenant leurs avatars.

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