Festival d’Avignon « in » : dépassés face au présent
La 79e édition du Festival d’Avignon pâtit de l’absence de lignes artistiques fortes et de prises de risque. À de rares exceptions près, théâtre et danse peinent à se montrer à la hauteur des grandes inquiétudes et des violences actuelles.
dans l’hebdo N° 1871 Acheter ce numéro

© Christophe Raynaud de Lage
Au terme de sa première semaine, c’est un paysage artistique sans grand relief que présente la 79e édition du Festival d’Avignon. Nous évoquions dans notre précédent numéro la faiblesse du focus consacré à la langue arabe, pourtant présenté comme l’une des colonnes vertébrales de l’édition. Au moment où nous écrivons cet article, nulle proposition ne vient hélas contredire ou nuancer cette affirmation.
Le grand spectacle d’ouverture du Festival, Nôt – « nuit » en créole cap-verdien – de Marlene Monteiro Freitas, qui s’est joué dans la Cour d’honneur du Palais des papes, a au contraire de quoi renforcer notre sévérité sur ce pan de la programmation. En la présence d’un socle solide d’écritures portées par des artistes issus des différents pays du monde arabe, la commande par le Festival d’une création autour des Mille et une nuits à une chorégraphe cap-verdienne aurait pu ne pas trop déconcerter. Or les écritures théâtrales arabes ne sont présentes qu’en marge de l’événement, qui donne une place centrale à la danse.
Une œuvre fantasmatique pour l’Europe, une prison d’images pour nous.
K. LardjamDans une tribune publiée par L’Humanité le 8 juillet, le metteur en scène Kheireddine Lardjam s’indigne justement du choix du célèbre recueil de contes pour ouvrir le Festival. « Cette œuvre, d’abord d’origine indienne et perse, a été récupérée, reconfigurée et transformée par le regard occidental – jusqu’à devenir le cliché suprême de l’orientalisme. Une œuvre fantasmatique pour l’Europe, une prison d’images pour nous. Elle ne dit rien des luttes, des désirs, des colères, des beautés ni des fractures du monde arabe aujourd’hui », écrit-il.
PauvretéDe ce point de vue, on aurait pu être soulagé que Marlene Monteiro Freitas évacue totalement cette référence dont elle était censée s’inspirer. Mais la pauvreté de sa proposition fait barrage à toute forme de réjouissance. Portée par des interprètes la plupart du temps dissimulés derrière des masques identiques, Nôt n’a rien ou presque de l’énergie carnavalesque ni des puissants univers visuels qui font la réputation de la chorégraphe, considérée comme une figure majeure de la danse contemporaine. Le geste que réalise ici cette artiste manque autant de l’ampleur requise par la vaste et minérale Cour d’honneur que de personnalité.
Le premier long quart d’heure de cette nuit cap-verdienne fait étrangement écho au mépris que manifestait l’année dernière au même endroit et au même moment du Festival la Catalane Angélica Liddell envers le public, avec un acharnement particulier à l’endroit des critiques de théâtre. Munie d’un pot de chambre, l’une des créatures masquées traverse les gradins en feignant une colique qui n’est que le premier des nombreux éléments scatologiques de la pièce, dont les différents tableaux davantage mimés que dansés forment un ensemble très distendu au propos obscur.
Nôt n’est pas le seul spectacle à paraître exprimer une certaine critique de l’institution qui le produit et l’accueille. Fruit d’ateliers menés par Bouchra Ouizguen avec un groupe d’amateurs avignonnais, They always come back a si peu sa place à l’affiche d’une manifestation de telle envergure que sa présence interroge. Plus clairement encore que sa consœur cap-verdienne, la chorégraphe marocaine vient à Avignon sans son bagage personnel.
Très singulier dans sa manière de faire cohabiter des personnes issues de la danse
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