Taxe Zucman : qui pourrait nous sauver, selon les hebdos de droite ? Les riches, pardi !

De Challenges au Point, plusieurs titres ont fait front commun pour défendre les « vaches sacrées » du capitalisme français face à l’idée de taxer davantage les riches. Riches qui possèdent, quelle surprise, lesdits journaux.

Pauline Bock  • 6 octobre 2025
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Taxe Zucman : qui pourrait nous sauver, selon les hebdos de droite ? Les riches, pardi !
© Politis

La semaine du 25 septembre, les hebdos de droite ont, semble-t-il, participé à une grande conférence de rédaction collective. Une seule ligne édito : à bas la taxe Zucman ! « Taxer les riches : la folie Zucman » (Challenges, 14 pages) ; « Pourquoi la haine des riches ? » (Le Point, 14 pages) ; « Entreprises familiales : ce que l’économie française leur doit » (L’Express, 10 pages) : ils étaient au diapason.

L’Express consacre dix pages aux « entreprises familiales » qui sont un « trésor à préserver ».

Le backlash médiatique face à une mesure extrêmement populaire, comme le détaillait récemment Maurice Midena dans sa chronique, s’illustre ici avec force. C’est pourtant sûr pour l’Express : « La taxe Zucman est une aberration économique, une construction idéologique et une vraie menace pour le pays » (L’Express) ; elle « porterait le coup de grâce à notre pays exsangue » et serait même « l’expression la plus aboutie de la préférence pour l’impôt, de l’ignorance dans l’entreprise et de la haine des riches » (Le Point) ; elle est « risquée, voire absurde » pour l’économiste interrogé par Challenges – qui a tout de même l’honnêteté de rappeler que de nombreux économistes sont pour, de Joseph Stiglitz à Esther Duflo en passant par Thomas Piketty.

Pire, cette taxe est « symbolique de ces moments tragicomiques où une démocratie, confrontée à une menace vitale, perd tout sens politique, intellectuel et moral, encenser tout ce qui la tue et condamner tout ce qui pourrait la sauver » (Le Point, toujours).

Sur le même sujet : Thomas Piketty : « Le combat pour la taxation des plus riches ne fait que commencer »

Qui pourrait donc nous sauver ? Mais les riches, pardi ! Dans L’Express, qui consacre dix pages aux « entreprises familiales » qui sont un « trésor à préserver », le directeur de la rédaction Eric Chol va jusqu’à – très sérieusement – qualifier les Arnault, Saadé et autres Decaux de « vaches sacrées »… Ce ne sont pas des nepo babies (1) comme les autres : eux ont du « génie français ». Et ces barbares d’économistes zucmaniens « nient les vertus des sociétés dynastiques pour le PIB du pays » en voulant les taxer !

1

Désigne de manière péjorative une personne dont la carrière est liée à celle dans laquelle ses parents ont connu le succès.

Lire les numéros de Challenges, le Point ou l’Express du 25 septembre devient bien plus agréable si l’on s’amuse à retrouver, dans le tableau de Challenges du Top 10 des plus riches, les patrons desdits journaux. Bernard Arnault – qui s’apprête justement à racheter Challenges, le plaçant ainsi en situation de quasi-monopole sur la presse économique – est numéro 2 du classement, donc une très grande « vache sacrée ». François Pinault, qui possède Le Point, est la « vache sacrée » numéro 9. Alain Weill, qui possède L’Express, ne figure pas au classement… mais il a revendu son groupe Altice Médias en 2024 à la « vache sacrée » numéro 6, Rodolphe Saadé. Quel hasard !

Nous vivons sous le capitalisme. Son pouvoir semble inéluctable – mais le droit divin des rois l’était aussi.

U. Le Guin

Autre jeu : comparer les déclarations des grandes fortunes françaises du XXIe siècle avec les arguments monarchistes d’Ancien Régime. Qui a dit : « Mon père et moi avons les mêmes intérêts : faire grandir l’entreprise puis la transmettre. Nous sommes tous les deux un trait d’union dans une longue histoire » ? Était-ce Louis XVII le 13 juillet 1789, ou Nicolas Houzé, nepo baby des Galeries Lafayette, dans l’Express en septembre 2025 ?

Une autre citation, sans doute inconnue de nos amis les « vaches sacrées », et que vous ne lirez ni dans le Point, ni dans Challenges, ni dans l’Express, celle-là : elle est de l’autrice étasunienne de fantasy Ursula Le Guin. « Nous vivons sous le capitalisme. Son pouvoir semble inéluctable – mais le droit divin des rois l’était aussi. »

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