Le « sales connes » qui cache la forêt

L’insulte surmédiatisée de Brigitte Macron envers des militantes féministes doit nous indigner… Sans nous faire perdre de vue la stratégie d’inversion de la culpabilité mise en place par Ary Abittan.

Salomé Dionisi  • 13 décembre 2025
Partager :
Le « sales connes » qui cache la forêt
© Capture écran NousToutes Paris Nord

« Sales connes. » La phrase prononcée par Brigitte Macron à l’encontre des militantes féministes (1) – et au passage, de toutes les victimes de violences sexistes et sexuelles – est aussi problématique que polémique. Et la « première dame » le savait. Deux mots qui ont fait l’objet de nombreuses analyses médiatiques et militantes. Ce qui a été moins décortiqué en revanche, c’est l’inversion de la culpabilité qu’a mis en place l’humoriste dans les médias depuis quelques mois.

1

Venues interrompre un spectacle d’Ary Abittan auquel elle était venue assister, qui a fait l’objet d’une plainte pour viol, conclue par un non-lieu.

« Je ne veux pas que cette histoire me définisse. On a tous vécu des épreuves, on a tous été bousculés par la vie (…) La justice peut être longue, elle peut être douloureuse. » Cette phrase aurait pu être prononcée par une femme traumatisée. Par une victime de viol qui a attend encore des nouvelles de l’enquête, par exemple. En France, les délais d’attente entre les dépôts de plainte et les procès sont de plusieurs années, et seul 1 % des plaintes pour viol débouche sur une condamnation. En réalité, c’est le discours qu’a tenu Ary Abittan pour son grand retour sur le plateau de « C à vous », en février dernier.

Sur le même sujet : Plainte pour VSS : un parcours d’obstacles pour les femmes discriminées

Le 31 octobre, dans l’émission de Marc-Olivier Fogiel sur RTL, il atteint le summum de la confession avec un « j’ai pensé disparaître… ». Pourtant, en plus de sa tournée, Ary Abittan a déjà été réintégré à l’équipe des « Grosses têtes » de Laurent Ruquier, et fait son retour sur TF1 dans l’émission hebdomadaire d’Arthur. Arthur qui, par ailleurs, présentait l’émission au cours de laquelle Ary Abittan a agressé sexuellement Laury Thilleman en direct, en 2011, et dont les extraits ont été exhumées cette semaine. Même équipe, même pouvoir médiatique. Si l’humoriste ne disparaît pas, les images non plus.

Tapis rouge

Le 6 novembre, sur le plateau BFMTV, face à Alain Marschall et Olivier Truchot, qui déroulent le tapis rouge à son discours victimaire, l’humoriste lâche : « Je n’ai aucune colère et je pardonne. » Ary Abittan peut donc se payer le luxe de ne pas être en colère. Les féministes, elles, n’ont pas ce privilège.

Ary Abittan confie qu’il a peur. Peur de quoi ? Peur d’une justice qui classe sans suite 94 % des plaintes pour viol ?

Énième provocation : Ary Abittan avait prévu de se produire à la Bourse du travail de Lyon, le 25 novembre dernier… Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes. Une représentation finalement reportée après la mobilisation de militantes féministes.

Sur le même sujet : Emmanuel Macron, tout sauf « inattaquable » sur les violences sexistes et sexuelles

Enfin, le 7 décembre, quelques secondes avant le « sales connes » lancé par Brigitte Macron, Ary Abittan lui confie qu’il « a peur ». Peur de quoi ? Peur d’une justice qui classe sans suite 94 % des plaintes pour viol ? Peur de quatre militantes pacifistes dans une salle de 1 600 spectateurs acquis à sa cause ? L’immonde punchline de la « première dame » ne doit ni nous faire oublier le bilan catastrophique de son époux en matière de lutte contre les violences de genre, ni nous faire détourner les yeux de la stratégie mise en place par les agresseurs pour redorer leur image. Comptons sur les sales connes pour nous le rappeler.

Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous
Publié dans
Parti pris

L’actualité vous fait parfois enrager ? Nous aussi. Ce parti pris de la rédaction délaisse la neutralité journalistique pour le vitriol. Et parfois pour l’éloge et l’espoir. C’est juste plus rare.

Temps de lecture : 3 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

À gauche, le goût perdu de la victoire
Parti pris 10 mars 2026

À gauche, le goût perdu de la victoire

À quelques jours des municipales, la division à gauche semble devenue une stratégie en soi. Les stratégies d’hégémonie des uns nourrissent les réflexes d’exclusion des autres. Dans un contexte où l’extrême droite progresse, régler ses comptes relève d’un étrange sens des priorités.
Par Pierre Jacquemain
Mélenchon ou la stratégie du pire 
Parti pris 2 mars 2026

Mélenchon ou la stratégie du pire 

Après des jeux de prononciation visant Jeffrey Epstein puis Raphaël Glucksmann, Jean-Luc Mélenchon se retrouve au cœur d’un malaise grandissant. Sans être explicitement antisémites, ces séquences interrogent : à force de flirter avec des codes ambigus, que reste-t-il de l’exigence morale que la gauche revendique. Et à quel prix politique ?
Par Pierre Jacquemain
Rupture conventionnelle : patronat et CFDT main dans la main pour réduire les droits des chômeurs
Syndicats 26 février 2026

Rupture conventionnelle : patronat et CFDT main dans la main pour réduire les droits des chômeurs

Ce 25 février, les partenaires sociaux ont trouvé un accord visant à réduire la durée d’indemnisation des chômeurs disposant d’une rupture conventionnelle. Une nouvelle réduction des droits sociaux, la sixième depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée, validée par certains syndicats réformistes.
Par Pierre Jequier-Zalc
Inondations : réparer ou prévenir ?
Parti pris 25 février 2026

Inondations : réparer ou prévenir ?

Alors que l’extrême droite impose ses thèmes dans le débat public, des inondations historiques frappent la France dans une indifférence inquiétante. Ces catastrophes, loin d’être de simples aléas, révèlent nos choix politiques, nos renoncements et l’urgence de changer de modèle.
Par Pierre Jacquemain