Féris Barkat : former et transformer

Entre plateaux de télévision, activisme et son nouveau poste d’enseignant, Féris Barkat transforme la visibilité en responsabilité. À seulement 23 ans, le jeune Strasbourgeois, fraîchement arrivé à Paris, veut créer du changement, collectivement.

Kamélia Ouaïssa  • 17 décembre 2025 abonné·es
Féris Barkat : former et transformer
Féris Barkat s’impose comme l’une des voix montantes de la justice sociale et écologique. À Paris, en décembre 2025.
© Maxime Sirvins

Dans la salle B311, au 3e étage de la Sorbonne nouvelle, un mardi de novembre en fin de journée, environ quarante élèves sont attablés face à Féris Barkat, qui les questionne et tente de pousser leurs réflexions. Ce jour-là, le cours de deux heures porte sur la mécanique du don. Comme souvent, l’enseignant a invité des intervenants pour enrichir la discussion ; aujourd’hui, il accueille le streamer Arkunir, venu parler du Stream for Humanity (1) qui a eu lieu le week-end précédent, pour aborder les dons, leurs limites, ainsi que la frontière entre divertissement et politisation.

Féris Barkat a demandé à Arkunir d’apporter le disque d’or de Théodora, que la chanteuse lui a offert pour sa collecte de dons sur Twitch. À la fin du cours, les étudiants se pressent autour de l’objet : certains pour se prendre en photo avec, d’autres pour poser des questions à l’enseignant.

L’importance du collectif

À seulement 23 ans, Féris Barkat s’impose comme l’une des voix montantes de la justice sociale et écologique. Cofondateur de l’association Banlieues Climat, militant infatigable et désormais enseignant à la Sorbonne Nouvelle, il occupe une place singulière dans un paysage militant, qu’il bouscule autant qu’il l’interroge. La visibilité soudaine dont il bénéficie ne le laisse pas indifférent.

« Être aussi visible dans l’espace médiatique, c’est pour moi une question de responsabilité, parfois difficile à assumer. Quand je me retrouve sur un plateau, je n’ai pas toujours le recul nécessaire pour me dire : “OK, je représente quelqu’un, ou un groupe.” Cette injonction à être parfait dans la lutte est très fatigante », confie-t-il, lucide sur les attentes qui pèsent sur lui. Cette reconnaissance, il a mis du temps à l’appréhender. Il sait pourtant qu’elle s’inscrit dans un moment politique où chaque prise de parole compte. « Les élections de 2026 et 2027 vont vite arriver. Je porte cette responsabilité. »

S’il avance avec prudence, le jeune homme ne dissimule pas les contradictions et les privilèges qui parsèment son parcours. « Je vis de ça. Mon salaire à Banlieues Climat me permet de vivre. Et si demain je devais arrêter parce que c’est trop fatigant, ou décider de tout laisser tomber pour faire du cinéma ou autre chose, je m’exprimerais en toute transparence. Ce serait une trahison et il faudrait l’assumer comme telle. »

J’essaie de me rappeler que mes intentions doivent rester tournées vers ma mission.

Féris refuse pourtant de se raconter comme un miraculé républicain. Il connaît l’argumentaire qui consisterait à rappeler ses origines sociales et familiales : un père à l’usine et les années passées à lui chercher un poste sur ­LinkedIn, l’environnement populaire dans lequel il a grandi. Mais il nuance lui-même cette posture défensive. « La déconnexion, le fait de changer de sphère avec d’autres personnes, le confort que ça apporte, les privilèges dont je bénéficie parfois… ce sont des avantages incroyables. Cependant, j’essaie de me rappeler que mes intentions doivent rester tournées vers ma mission. »

Il souligne systématiquement l’importance du groupe. « Maintenant qu’on me voit à la télé, dans de gros médias, ou qu’on me présente comme le “premier prof sans diplôme”, on parle rarement de ce que je voulais vraiment mettre en avant : tous les jeunes de Strasbourg que j’ai accompagnés, regrette-t-il. On a parfois l’impression que l’attention porte sur autre chose que ce qu’on fait réellement. » Féris Barkat a formé des dizaines de jeunes à Banlieues Climat, il veut transmettre puis laisser les autres s’emparer des espaces. « L’objectif reste de créer des groupes qui fonctionnent indépendamment de moi. »

Boïe, 19 ans, originaire de Maurepas, a été formé en 2024 par Féris et les encadrants de l’association écologiste. Il insiste sur le principe central qui lui a été transmis : « Je parle beaucoup au pluriel, parce qu’une des choses qu’on nous inculque à Banlieues Climat, c’est l’importance du collectif. » À propos de Féris Barkat, il précise : « Il ne s’arrête jamais à la surface, il approfondit toujours. Il est impliqué, ambitieux, persévérant. Il ose, et ça m’influence énormément. »

Tu te demandes à quel point on peut se servir de toi ou te récupérer. Alors je reste concentré sur pourquoi je fais ça.

Cette exigence intellectuelle et politique, Boïe dit la réinvestir dans ses études comme dans sa façon de lire le monde. Ses échanges avec les membres de Banlieues Climat lui ont donné envie de comprendre et de transmettre, « de creuser, de chercher des explications auxquelles on ne pensait même pas et qui sont pourtant liées à notre environnement, lequel est conditionné par l’écologie, qui est aussi un marqueur social. »

La crainte de l’instrumentalisation

En septembre dernier, Féris Barkat a fait une entrée remarquée dans le monde universitaire. Devenir enseignant à ­seulement 23 ans constitue pour lui une fierté et représente une étape importante dans son parcours, même s’il préfère « être reconnu pour avoir organisé un événement pour les jeunes plutôt que pour ce titre de “plus jeune et premier prof sans diplôme”. C’est disproportionné par rapport à ce qu’on a accompli collectivement » au sein de Banlieues ­Climat, souligne celui qui nourrit la crainte d’être instrumentalisé.

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