« Ce que je trouve radical, c’est de choisir de devenir paysan »
Face à la dermatose nodulaire, Marie Ufferte, éleveuse de vaches allaitantes et de chèvres en Bretagne, syndiquée à la Confédération paysanne, appelle à de l’écoute et de la compréhension contre les préjugés d’une gauche urbaine moraliste.
dans l’hebdo N° 1896 Acheter ce numéro

Ces derniers jours avec les mouvements paysans autour de la dermatose nodulaire, nous voilà coincés entre la sempiternelle fétichisation de la figure de l’agriculteur par l’extrême droite et la bien simple et méprisante équation de beaucoup de gens de gauche qui pourrait se résumer ainsi : agriculteurs = ruraux = fachos.
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Des premiers je ne parlerai pas car, ce qui m’a ulcérée, ce sont les attaques venues de mon camp. J’ai entendu des camarades fustiger la Confédération paysanne parce que certains militants luttent aux côtés des fachos de la Coordination rurale ; d’autres ironiser sur la prétendue sensibilité des paysans quand il s’agit d’abattre leur troupeau alors que, finalement, tuer des animaux, c’est leur cœur de métier. Un peu de décence, un peu d’humilité !
Nous, les paysans, on aime parle de notre métier si vous voulez bien un peu nous écouter. Alors, après tout ce que j’ai lu ces derniers jours, j’ai envie de raconter ce que ça me fait, personnellement, la mise à mort des animaux.
Il y a une semaine, on a tué deux cochons à la ferme pour notre consommation personnelle. Chaque fois que je décide d’abattre un animal, c’est mon métier que je remets en question. Vraiment. Ces cochons sont arrivés chez moi petits. Je les ai élevés. Je leur ai apporté du confort, j’ai veillé sur eux. Tous les jours, ils ont couru vers moi en me voyant, parce que j’étais celle par qui arrivait la nourriture et parfois les gratouilles.
Dissonance cognitive
Ce matin-là, ils n’ont pas eu à manger et c’est avec une bétaillère que je suis arrivée. Ils ne l’avaient jamais vue. Ils n’ont rien dit, ils n’ont pas crié, comme les autres matins, pour avoir des céréales. Comme s’ils sentaient. Pourtant, quand j’ai ouvert la bétaillère, ils y sont entrés sans difficulté, preuve de la confiance qu’ils m’accordent. Là, à cet instant, je sais que je les trahis, et ça me fend le cœur.
Ce qui est radical, c’est d’embrasser un métier qui devient une vie entière, et parfois nous dévore.
La sociologue Jocelyne Porcher parle du « contrat d’élevage » entre l’homme et l’animal. Mais savent-ils, mes cochons, qu’à la fin ils seront pendus à un crochet ? Auraient-ils signé pour ça ? Il n’y a pas de contrat. C’est juste une fable qu’on se raconte pour être en paix avec soi-même. La réalité est limpide, crasse : il y a un dominant qui exerce son pouvoir sur un être qu’il a domestiqué et qui, lorsqu’il en a besoin, le tue pour le bouffer. Mon rôle est de faire en sorte que ce soit le plus rapide possible, que les animaux soient bien jusqu’à la fin. La difficulté, ça n’est pas qu’ils meurent, c’est de les mettre à mort.
Ce court passage où ils sentent le piège se refermer. De mon métier, c’est sans nul doute un moment que je déteste. Même si c’est moi qui l’ai décidé et que j’estime que c’est une nécessité. Alors, évidemment que, lorsque quelqu’un de l’extérieur décide à votre place, non pas de tuer un animal pour s’en nourrir, mais d’abattre des animaux sains pour les envoyer se faire incinérer, c’est d’une violence inouïe. Et évidemment qu’il y a une dissonance cognitive dans l’élevage, cette expression que les antispécistes aiment tant. Mais existe-t-il une personne sur cette Terre qui n’en soit pas victime, de cette fameuse dissonance ? Qui peut se targuer d’être aligné à 100 % entre ses idées et ses actes ? Personne, j’en suis certaine.
Défendre un paysan
Mais, dans un monde qui ne laisse plus de place à la nuance, qui sous couvert de « radicalité » laisse la part belle à l’étroitesse d’esprit, il faudrait être parfait et dénoncer ceux qui ne le sont pas.
Ce que je trouve radical, de mon côté, c’est de choisir de devenir paysan. Choisir de nourrir nos semblables malgré la douleur et la dissonance que cela peut créer en nous. C’est d’embrasser un métier qui devient une vie entière, et parfois nous dévore. Ce qui est radical, c’est de faire ce choix alors même que l’on sait qu’on en vivra difficilement, voire, pour certains, qu’on en mourra. Ce que je trouve radical, c’est d’aller défendre un paysan, qu’importe les idées des cadres de son syndicat, parce qu’à ce moment-là, c’est notre métier qu’on défend.
Ce que je trouve radical, c’est de parler aux gens qui ne pensent pas comme nous. Pas à ceux qui théorisent la haine et dont le métier est de la diffuser, mais à ceux qui parfois se laissent tenter par des discours simplistes. Parler sans jamais renier ses idées, sans rien lâcher, mais maintenir un dialogue. Plus que cela, ce que je trouve radical, c’est d’écouter. Mais cela demande beaucoup d’humilité.
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