Librairie Violette and Co : l’État et l’extrême droite ensemble contre les librairies soutiens à la Palestine
Le 7 janvier, la librairie parisienne a été perquisitionnée par la police, dans le cadre d’une enquête autour de la publication du livre de coloriage pour enfants sur la Palestine. Cet événement inédit survient dans le contexte d’une vagues d’attaques dans plusieurs villes françaises contre les librairies soutenant la Palestine.

© Nattes à chat / CC BY-SA 4.0
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Isabelle Cambourakis : « On ne pourra plus revenir à une édition sans publications féministes » Les livres, œuvres de résistance Dans la littérature jeunesse, la révolution des représentations7 janvier. Comme chaque jour vers 10 h 30, la librairie féministe et LGBTQIA+ Violette and Co du 11e arrondissement de Paris ouvre ses portes au public. Mais au lieu de ses lecteurs et lectrices habituelles, ce sont cinq policiers et un procureur de la République qui en franchissent le seuil. Pendant trois quarts d’heure, l’établissement est fouillé de fond en comble, des rayons à la trentaine de cartons de livres de la réserve en passant par la salle de pause, sous les yeux médusés des salariées.
Quel livre cherchent-ils obstinément ? Un livre de coloriage sur la Palestine initialement édité en Afrique du Sud, From The River to The Sea, que la librairie avait affiché en vitrine durant l’été 2025, mais qui n’est alors plus en stock.
Avant de repartir bredouilles, les policiers annoncent une convocation des libraires de Violette and Co au commissariat le 22 janvier pour une audition libre, dans le cadre d’une enquête préliminaire faisant suite à un signalement du ministère de l’Intérieur qui dénonce « le fort parti pris historique et idéologique de l’ouvrage ». Le même jour, le procureur envoie aux libraires un document interne de la Commission de surveillance et de contrôle des publications pour la jeunesse (CSCPJ) donnant un avis défavorable à l’importation en France du livre de coloriage, en date du 14 novembre 2025.
Cette censure d’État intervient à la suite d’une offensive médiatique et d’actes de vandalisme datant de l’été dernier.
L’éditeur n’a été informé de cette interdiction que le lendemain de la perquisition, le 8 janvier, constituant un délit « d’importation de publication destinée à la jeunesse comportant un contenu dangereux pour elle en raison de son caractère pornographique, illégal ou immoral », passible d’un an d’emprisonnement et 3 750 euros d’amende.
Vague de harcèlement
Cette censure d’État intervient à la suite d’une offensive médiatique et d’actes de vandalisme datant de l’été dernier. La librairie Violette and Co s’était alors vue épinglée par les médias Bolloré et la droite locale pour la présence en vitrine de ce livre de coloriage. Le slogan historique de la lutte palestinienne qui donne son titre au livre – attribué au Hamas alors que sa popularisation est antérieure à la création de cette organisation –, est interprété par ces derniers comme antisémite.
Une vague de cyberharcèlement, puis des tags inscrivant « Hamas violeur », « islamo complice » à l’acide sur sa vitrine avaient suivi. Six mois plus tard, c’est donc une perquisition policière qui s’ajoute à ces attaques. Ces événements peuvent apparaître comme la réplique d’un tremblement survenu à Jérusalem-Est en février 2025, lorsque la librairie palestinienne Educational Bookshop avait été perquisitionnée et ses gérants arrêtés, du fait notamment de posséder le même livre de coloriage.
Du côté de la classe politique française, l’obstination confine à l’absurde: en novembre, la droite bloquait une subvention destinée à 40 librairies parisiennes indépendantes dans le seul but d’empêcher que la librairie Violette and Co en profite. Si un deuxième vote le 18 décembre au Conseil de Paris a finalement permis de maintenir cette subvention, la région Île-de-France, de son côté, en a écarté une autre à destination de la librairie pour financer des travaux d’accessibilité pour personnes en situation de handicap. La librairie a dû, par conséquent, y renoncer.
Mi-décembre, la présidente du Syndicat de la librairie française (SLF) Alexandra Charroin Spangenberg rappelait alors sur TF1 : « À partir du moment où un livre n’a pas été interdit ou censuré par la justice, nous pouvons le présenter en magasin. C’est ce qui s’appelle la liberté d’expression. »
Violette and Co est loin d’être la seule librairie à subir des attaques politiques. À Marseille, la librairie associative Transit a été attaquée à trois reprises au cours de l’année 2025. Fondée en 2012 pour « promouvoir la pensée critique, les sciences humaines et des textes en provenance des Sud à travers des débats », elle n’avait jamais fait l’objet d’actes malveillants avant cette période selon son responsable Michel Touzet.
Tout a commencé « un peu avant l’été », lorsque ce dernier découvre sur sa devanture des graffitis signifiant « Israël vivra » en hébreu, dans un contexte où la librairie organise régulièrement des présentations de livres sur la Palestine. En partenariat avec le collectif juif décolonial Tsedek !, le local accueille ainsi le 12 novembre le réalisateur Eyal Sivan et l’autrice Sonia Dayan-Herzbrun pour la sortie de son livre Le Sionisme, une invention européenne (Lux Éditeur).
Une rencontre vite perturbée par un groupe de manifestants du collectif Nous Vivrons jusqu’à leur dispersion par la police. Ils répondront par un communiqué dénonçant des « agressions » de leurs militants, que la librairie dément tout en portant plainte pour diffamation.
Dans la nuit du 1er au 2 décembre, c’est finalement une croix celtique, symbole de l’extrême droite, qui est taguée sur la vitrine de Transit. Quelques jours plus tard, une autre apparaît sur le rideau de la librairie Les Sauvages. Michel Touzet l’explique par « un climat plus tendu » à Marseille où des groupes d’extrême droite « se sentent plus à l’aise depuis les législatives de 2024 ». Au cours de cette période, la vitrine de la librairie jeunesse marseillaise Le Petit Pantagruel, présentant des livres dénonçant l’extrême droite, avait été brisée par une boule de pétanque.
Lorsque même les librairies non militantes comme la mienne sont visées, cela indique une très forte polarisation.
A. Argyroglo
Attaques coordonnées
D’autres villes sont touchées : à Nantes en mai avec la destruction de la vitrine de la librairie LGBTQI+ Les Vagues, puis à Rennes le 29 septembre, celle de la librairie Le Failler. Une tribune du SLF (Syndicat de la librairie française), publiée dans Le Monde le 7 octobre recense d’autres cas à Périgueux, Lille et Lyon.
Les attaques survenues en Île-de-France semblent davantage coordonnées. Le 14 juin, la librairie Les Jours heureux à Rosny-sous-Bois est taguée du slogan « Hamas violeur », alors qu’elle accueillait une rencontre la semaine précédente autour du livre Nous refusons. Dire non à l’armée en Israël (Libertalia) sur les objecteurs de conscience de l’armée israélienne. Le 1er septembre, la librairie parisienne La Tête Ailleurs est recouverte à l’acide des slogans « Hamas viole » et « Fuck Hamas », à la suite de la publication Facebook d’une de ses fondatrices à la retraite déclarant, à propos d’enfants israéliens, qu’ils deviendraient des soldats sans scrupules une fois adultes.
À Paris, c’est aussi le 11 octobre la cave-librairie Rerenga Wines qui se retrouve couverte des graffitis « HamaSS viole » et « Viole le sio ». Le lendemain, la cave Sémélé l’est également du tag « islamo kolabo ». La première accueillait ce jour-là un événement fêtant la cuvée Free Gaza Wine, dont une partie des bénéfices est reversée à l’UJFP (Union juive française pour la paix), accompagnée d’une vente de livres sur la Palestine.
Le libraire-caviste Nathan Ratapu précise que « l’événement [avait] été signalé et dénoncé par le compte Instagram soutien d’Israël We will fight again quelques jours auparavant ». Il considère cette vague d’attaques impulsée par « la reconnaissance de la Palestine par la France, qui donne le sentiment à certains groupes sionistes de perdre du terrain ».
Élan de solidarité
Nathan Ratapu constate malgré tout « un impact positif de visibilité » car, après cette attaque, l’établissement a reçu de nombreux soutiens « même de la part de cavistes peu politisés » tandis que la cuvée s’est vendue en une semaine. Depuis qu’il a déposé plainte, il n’a aucune nouvelle de l’enquête, à l’instar des autres librairies qui l’ont fait, et prédit un classement sans suite.
Le 15 novembre, ce sont deux événements organisés avec la rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese, qui sont pris pour cibles : d’abord à la librairie Résistances, où des manifestants du collectif Nous Vivrons la prennent à parti, puis à la librairie La Petite Égypte où le graffiti « Albanese la putain du Hamas » est inscrit à l’acide la nuit précédente sur la devanture. Son fondateur Alexis Argyroglo constate : « Lorsque même les librairies non militantes comme la mienne sont visées, cela indique une très forte polarisation. »
Le même jour, la librairie de la Fédération de la libre pensée a également été vandalisée pour avoir accueillie une partie du colloque sur la Palestine déprogrammé par le Collège de France.
En réaction à cette vague sans précédent, un rassemblement de soutien de 250 personnes s’est tenu le 27 novembre place de la République, tandis qu’une deuxième tribune signée par 400 libraires, éditeurs, auteurs et collectifs est parue dans Le Nouvel Obs le 2 décembre. Un élan de solidarité qui n’a pas pu empêcher une nouvelle attaque de se produire le 18 décembre à la galerie d’art parisienne L’Esprit d’escalier, recouverte des slogans « Israël vaincra » et « Hamas viole ».
Le soir même, y avait eu lieu le vernissage de l’exposition Gaza Sumud, rassemblant les œuvres des plasticiens palestiniens Sohail Salem et Romain Zeder ainsi que du photographe Mohammed Zaanoun. Tout comme les livres sur la Palestine mis en avant par les différentes librairies précitées, l’exposition décrivait les crimes commis par l’armée israélienne à Gaza – des témoignages apparemment intolérables aux yeux des auteurs de ces actes de vandalisme.
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