Dans la littérature jeunesse, la révolution des représentations

Longtemps considérés comme une sous-littérature, les albums jeunesse relayaient un monde sans aspérités, où évoluaient en toute quiétude des familles lisses et stéréotypées. La révolution sociale et féministe qui se joue actuellement offre à cette littérature un souffle nouveau, qui ouvre grand l’imaginaire des enfants.

Elsa Gambin  • 26 février 2025 abonné·es
Dans la littérature jeunesse, la révolution des représentations
L'ouvrage "Ma maman est bizarre", de Camille Victorine, illustré par Anna Wanda Gogusey.
© Anna Wanda Gogusey

"Ma maman dit que tout le monde est différent et qu’on peut faire ce qu’on veut, s’habiller comme on veut, être amoureux de qui on veut. » Dans Ma maman est bizarre, aux éditions La ville brûle, une enfant grandit aux côtés d’une mère solo attentive, tatouée et un brin anarchiste, dont la famille choisie est une bande d’ami·es qui font la fête dans des parcs et écument les manifestations féministes. Quant au jeune Léo, dans Léo là-haut, ce qu’il aime à l’école, c’est la récré, où il joue souvent « avec les arbres, les ombres et le souffle du vent ». En filigrane se dessinent les troubles du spectre autistique, sans que cela ne soit nommé. Léo est juste qui il est.

Caroline Fournier, cofondatrice (toujours bénévole) de la maison d’édition On ne compte pas pour du beurre, s’est elle-même retrouvée confrontée à un manque criant de représentations lorsque sa fille était petite. « On voulait juste une histoire à hauteur de notre fille, avec deux mamans. Or, les très rares fois où un livre évoquait cela, il y avait toujours un relent de justification un peu problématique. On ne pouvait pas ne rien faire. »

Un premier album est donc édité. Quatre ans plus tard, une vingtaine de titres sont sortis, avec le soutien de la région Grand Est, et l’intérêt des lecteur·ices est manifeste. « On constate que ça résonne chez beaucoup de gens. Alors on continue avec enthousiasme. La question des droits des enfants est au cœur de notre maison d’édition. »

Un père drag-queen qui chante Madonna, la petite Simone qui nous parle de son amoureuse Makéda, Papi qui est maintenant Papita, ce jeune Garçon au fond de la classe, Ahmet, au parcours migratoire… La littérature jeunesse ferait-elle aussi sa révolution ? Pour la philosophe Edwige Chirouter, autrice du livre À quoi pense la littérature de jeunesse ? (éditions L’École des lettres), il semblerait que cette dernière prenne enfin en compte le fait que les enfants vivent dans le même monde que nous, après avoir voulu les protéger au maximum des grandes questions philosophiques universelles.

« Les albums jeunesse sont un miroir de la représentation pour l’enfant. Or, pendant longtemps, on ne l’a pas reconnu comme une personne, on évoquait l’innocence, la pureté, et les ouvrages étaient un peu 'gnangnan", les Martine, Tchoupi ou Petit Ours brun… La mort, le mal, la violence n’existaient pas. » Une littérature bien inoffensive, édulcorée et doucereuse.

À partir du XXe siècle, l’enfant est enfin reconnu comme sujet de droit, une personne à part entière, avec ses questionnements propres. « Cette forme de politisation de l’enfance, la littérature va aussi y participer. Pour les auteur·ices, il s’agit de les éveiller au monde tout en prenant en compte leur condition enfantine. L’accès à des œuvres qui font réfléchir est indispensable pour aider à grandir. Nous avons une responsabilité, la littérature doit donner de l’espoir. Leur expliquer que le monde est problématique, oui, mais que nous allons y arriver. »

L’accès à des œuvres qui font réfléchir est indispensable pour aider à grandir.

E. Chirouter

Chez On ne compte pas pour du beurre sont ainsi abordés tous les sujets sociétaux, évidemment à hauteur d’enfant. Le choix étant de solliciter au maximum des auteurs et autrices concernées, qui savent d’où elles parlent et comment raconter cette histoire. Car la question des représentations, elle, a émergé un peu plus tard, à partir des années 1970, explique Sarah Ghelam, doctorante en sociologie et directrice de la collection d’essais sur les représentations en littérature jeunesse « J’aimerais t’y voir ».

Des représentations qui contribuaient notamment à maintenir et renforcer les inégalités entre hommes et femmes. « Ces questionnements sont apparus dans les milieux féministes, d’abord par le biais de rencontres informelles puis de fanzines, et ensuite via le travail de la militante italienne, autrice, bibliothécaire et éditrice Adela Turin. » 

Espace d’intégration sociale

Cette dernière crée l’association Du côté des filles en 1994, année de la première véritable étude quantitative sur les représentations genrées en littérature jeunesse, intitulée Quels modèles pour les filles ? Une recherche sur les albums illustrés. Car, comme le rappelle Sarah Ghelam, la littérature jeunesse est un espace d’intégration sociale au même titre que l’école ou la maison. À travers les livres, l’enfant vient se forger sa vision du monde. « Encore aujourd’hui, la plupart des personnages non-blancs ou LGBTQIA+ ne servent qu’à une leçon d’altérité pour le personnage principal blanc. Pour la majorité des éditeur·ices, leur lectorat cible est un enfant blanc d’une famille hétéropatriarcale. »

Dans nos histoires, tout est drôle, mignon, abordable. Or cette banalisation est ce qui fait peur à la droite et à l’extrême droite.

C. Fournier

Pour Caroline Fournier, banaliser toutes les représentations est l’enjeu d’On ne compte pas pour du beurre. « L’urgence est que ces représentations ne soient plus le sujet. Dans nos histoires, tout est drôle, mignon, abordable. Or cette banalisation est ce qui fait peur à la droite et à l’extrême droite. » Comme en témoigne un article du Figaro, visiblement très inquiet par ces coqs « qui deviennent des poules », qui a valu à la petite maison d’édition une volée d’insultes en commentaires, mais également un fort soutien, en particulier de créateur·ices de contenus et de la communauté trans, enfin représentée elle aussi.

Pour l’éditrice, si cette littérature reste une niche, elle trouve néanmoins un public de parents demandeurs, un soutien de la part de nombreuses librairies et en bonus un public auquel elle ne s’attendait pas, « très queer et très jeune, la vingtaine, friand de cette littérature jeunesse ». La demande du lectorat, Marianne Zuzula, des éditions La ville brûle, la connaît parfaitement. Engagée, la maison d’édition, forte d’une expérience de dix années

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