Marcuse, penseur du néofascisme qui vient

Haud Guéguen débarrasse le philosophe de son image d’inspirateur d’étudiants rebelles pour tirer de sa pensée des leçons stratégiques de lutte antifasciste.

Olivier Doubre  • 8 janvier 2026 abonné·es
Marcuse, penseur du néofascisme qui vient
© Ulf Andersen / Aurimages via AFP

Le 8 mai 1968, alors que Paris (et bientôt toute la France) voit depuis quelques jours une génération d’étudiants se soulever dans un mouvement aussi inattendu que mal compris, entre dogmatisme marxisant pour les uns et revendications hédonistes pour d’autres, Le Nouvel Observateur, hebdomadaire plutôt intello et de gauche, cherche à saisir ce qui a bien pu piquer la jeunesse de cette « France [qui] s’ennuie (1) ».

Un homme d’âge mûr, cravaté, à l’allure plutôt austère, inconnu de beaucoup de ses lecteurs, fait la une : « L’idole des étudiants rebelles : Herbert Marcuse ». Au lendemain de la mort de celui-ci, fin juillet 1979, André Gorz, théoricien précurseur de l’écologie politique, lui rend hommage dans les colonnes du même hebdomadaire : « Nous sommes tous enfants de Marcuse »…

Herbert Marcuse (1898-1979), ancien élève de Heidegger dans les années 1920 et figure de la Théorie critique, conçue avec ses collègues de ce qui deviendra l’École de Francfort (Max Horkheimer, Theodor Adorno, Oskar Negt, etc.), publie Eros et civilisation en 1955, qui sera traduit chez Minuit en 1973 (par Jean-Guy Nény et Boris Fraenkel). Il y combine une analyse marxiste et sociologique de la société capitaliste en pleine croissance après-guerre à une relecture de Freud.

L’ouvrage est d’ailleurs sous-titré « Contribution à Freud » et concentre son analyse du capitalisme sur une dimension alors délaissée, sinon dénigrée par les marxistes : l’importance des pulsions, du plaisir et du désir, dans le cheminement de l’individu aux prises avec la société de domination capitaliste. Et ce, dans une double approche, puisqu’il montre le rôle fondamental du désir et des pulsions dans les « potentiels » de l’individu, qu’ils soient révolutionnaires ou, à l’opposé, néofascistes.

C’est là que le regard de la philosophe Haud Guéguen, enseignante au Conservatoire national des arts et métiers, apparaît extrêmement lucide et important, notamment pour éclairer le « néofascisme » qui menace le corps social de notre époque, quelles qu’en soient les caractéristiques ou particularités selon les latitudes et les organisations du pouvoir.

L’ouvrage de Haud Guéguen est novateur car il s’attache d’abord à récuser l’idée d’une obsolescence de ­Marcuse”.

L’autrice montre comment la philosophie sociale de Marcuse et ses analyses permettent de décrypter les volontés de résistance et d’émancipation des personnes soumises à ce que certains penseurs ont appelé le capitalisme « tardif », d’autres le capitalisme « cognitif », sinon le « néolibéralisme » – terme désormais plus général ou courant aujourd’hui. De Lyotard à Poulantzas, de Deleuze et Guattari à Negri et Hardt, de Foucault à Habermas, tous revendiquant l’influence de Marcuse sur leurs recherches.

"Maître à penser des révoltes de la jeunesse"

L’ouvrage de Haud Guéguen est novateur car il s’attache d’abord à « récuser l’idée d’une obsolescence de ­Marcuse » : les écrits de celui-ci ont en effet rencontré un certain désintérêt après sa mort, tout particulièrement en France, puisqu’après avoir été « surexposé » autour de 1968, rattaché sans cesse à Reich et au courant « freudo-marxiste » alors très en vogue, il connut une sorte d’« éclipse française ». Longtemps « pape » ou « maître à penser des révoltes de la jeunesse », où plaisir, désir et hédonisme devaient aller de pair avec les pulsions révolutionnaires, Marcuse fut en quelque sorte enchaîné à cette image d’inspirateur d’étudiants rebelles, volontiers épicuriens.

Haud Guéguen s’emploie surtout à relire Marcuse, suivant l’évolution de la pensée de ce philosophe confronté jeune à la montée du nazisme et à la violence fasciste au quotidien. Les écrits de Marcuse, pour elle, sont cruciaux pour « identifier » – et si possible prévenir – les dangers de « ce qui allait se révéler comme constitutif de la révolution néolibérale », ou « contre-révolution préventive » dotée de « ses propres

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