Le Pen : un procès pour carburant politique
Le procès de Marine Le Pen et du FN-RN doit être le moment d’une prise de conscience : si l’extrême droite avance, ce n’est pas malgré le système, mais dans ses failles.
dans l’hebdo N° 1897 Acheter ce numéro

© Maxime Sirvins
Dans le même dossier…
Procès FN-RN : « Ce procès affecte Le Pen personnellement, mais pas Bardella » Inéligibilité pour Marine Le Pen : séisme extrêmeLe procès qui s’ouvre aujourd’hui n’est pas seulement celui de Marine Le Pen. C’est celui d’une époque, d’un basculement lent mais désormais presque achevé : celui d’une démocratie qui s’est habituée à l’idée que l’extrême droite peut gouverner et qui regarde les affaires judiciaires non plus comme des alertes, mais comme des épisodes de communication.
Un procès pénal donc, mais aussi un procès politique, médiatique, symbolique et peut-être, paradoxalement, un accélérateur de l’histoire. Depuis plusieurs semaines, Marine Le Pen parle comme si elle avait déjà tourné la page. Ses déclarations, ses silences, ses propos contradictoires d’une semaine à l’autre laissent entendre qu’elle aurait acté, ou feint d’acter, son retrait de la prochaine présidentielle.
Comme si l’enjeu n’était plus de gagner mais de défendre un nom, une respectabilité. Et surtout de transmettre. De passer la main à un homme de 30 ans, sans expérience, sans parcours professionnel hors de l’appareil partisan, sans autre capital que sa loyauté à une entreprise politique née de la haine des autres, entre xénophobie, homophobie et autre détestation de tout ce qui ne lui ressemble pas, à commencer par les pauvres.
Comment en est-on arrivé là ? Comment comprendre que des millions de Français soient prêts à confier les rênes du pays à Jordan Bardella ? Produit parfait d’une époque sans mémoire et sans épaisseur, où l’on confond la jeunesse avec la compétence, la communication avec la politique, l’agressivité avec le courage. Rien, semble-t-il, n’arrête le Rassemblement national. Ni les affaires, ni les contradictions, ni les reniements.
Ce qui se joue ici : la banalisation d’un projet profondément inégalitaire, autoritaire, sexiste et raciste.
Pire : les affaires nourrissent le récit victimaire, renforcent le sentiment de persécution, soudent la base électorale. Ce procès pourrait bien jouer, une fois encore, le rôle de carburant politique. Non parce que les Français seraient dupes, mais parce que le cynisme a remplacé l’indignation. Parce que la transgression est devenue une valeur. Parce que l’idée même de responsabilité publique s’est dissoute. Les digues sautent les unes après les autres, notamment à droite. Une droite qui ne se bat plus contre l’extrême droite mais qui lui court après, la rejoint, la légitime.
Une option parmi d’autres
Que François Sureau, selon les informations de La Tribune Dimanche, figure respectée, chantre de l’État de droit, ait rencontré Marine Le Pen pour l’aider dans son plaidoyer n’est pas un détail. C’est un symbole. Celui d’un monde qui a cessé de considérer l’extrême droite comme une ligne rouge et qui la traite désormais comme une option parmi d’autres, discutable, presque inévitable. Comme si Marine Le Pen, ou Jordan Bardella, y était déjà. Et face à cela, l’indignation morale ne suffit plus. La dénonciation des affaires, nécessaire, est insuffisante. Car ce qui se joue ici, ce n’est pas la culpabilité pénale d’une dirigeante, mais la banalisation d’un projet profondément inégalitaire, autoritaire, sexiste et raciste.
Le procès de Marine Le Pen ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt. Il doit être le moment d’une prise de conscience : si l’extrême droite avance, ce n’est pas malgré le système, mais dans ses failles. Et si elle devait triompher demain, ça ne sera pas seulement la faute de quelques piètres stratèges qui, à gauche, pensent pouvoir gagner tout seuls aux municipales comme ailleurs, mais par l’échec collectif à opposer une autre idée du pays, un autre récit empreint de justice sociale et de dignité humaine. Il est encore temps, mais le temps presse.
L’actualité vous fait parfois enrager ? Nous aussi. Ce parti pris de la rédaction délaisse la neutralité journalistique pour le vitriol. Et parfois pour l’éloge et l’espoir. C’est juste plus rare.
Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.
Faire Un DonPour aller plus loin…
Mercosur : les vraies raisons du « non » de Macron
La fin du mythe de la méritocratie
Le « sales connes » qui cache la forêt