L’exception espagnole qui dérange
L’Espagne est la preuve qu’une coalition de gauche, lorsqu’elle assume ses désaccords mais partage un cap, peut produire des politiques à la hauteur des attentes populaires.
dans l’hebdo N° 1899 Acheter ce numéro

© NICOLAS TUCAT / AFP
Pendant que l’Europe s’abîme dans la résignation austéritaire, la brutalisation des débats publics et l’alignement atlantiste sans boussole morale, un pays gouverne à contre-courant, presque en silence. L’Espagne de Pedro Sánchez fait figure d’exception. Cette singularité tient d’abord à une évidence trop souvent oubliée ailleurs : gouverner à gauche suppose de gouverner avec la gauche. Toute la gauche dans ce qu’elle a de plus divers. La coalition espagnole associe une social-démocratie assumée à une gauche radicale présente au cœur de l’exécutif – et en bonne place.
L’Espagne a fait le choix politique de la protection.
Loin des fantasmes sur « l’ingouvernabilité » des gauches qui seraient « irréconciliables », cette alliance a permis de conduire des politiques concrètes, majoritairement soutenues par la population, et socialement transformatrices. Le salaire minimum a été revalorisé à plusieurs reprises, améliorant directement le quotidien de plusieurs millions de travailleurs précaires, notamment dans les services, l’agriculture et le tourisme. La réforme du droit du travail a rompu avec la dérégulation systématique héritée de la crise financière : limitation drastique des contrats temporaires, renforcement des conventions collectives, rééquilibrage du rapport de force en faveur des salariés.
La liste est longue : taux de croissance le plus haut de la zone euro, construction massive de logements sociaux, taxation des groupes bancaires et énergétiques pour augmenter les recettes de l’État, etc. Et alors que la Banque d’Espagne prévoyait que le taux de chômage ne passerait sous la barre des 10 % qu’après 2027, le seuil a été franchi dès le dernier trimestre 2025. Là où tant de gouvernements invoquent l’impuissance des marchés, l’Espagne a fait le choix politique de la protection.
Cette cohérence se retrouve dans les politiques migratoires, autre ligne de fracture du continent. Madrid a multiplié les régularisations de travailleurs sans papiers et vient encore d’annoncer 500 000 nouvelles régularisations cette semaine. Sánchez assume une approche très pragmatique : reconnaître celles et ceux qui vivent, travaillent et cotisent déjà. Au-delà, l’Espagne a maintenu une politique de sauvetage en mer quand tant d’États ont préféré détourner le regard ou criminaliser les ONG.
Une gauche qui infléchit le cours des choses
Là encore, un choix politique, fondé sur une idée simple : le droit d’asile n’est pas négociable. Sur la scène internationale, Pedro Sánchez sauve aussi l’honneur européen. Face à Donald Trump hier, et à ce qu’il incarne encore aujourd’hui, l’Espagne a défendu le multilatéralisme sans naïveté mais sans servilité. Sur la Palestine, Madrid a rompu avec l’hypocrisie diplomatique dominante, rappelant que le droit international ne peut pas être à géométrie variable.
Pas de quoi pour autant idéaliser le modèle espagnol. L’instabilité politique demeure forte, les affaires de corruption et de violences sexistes et sexuelles impliquant des personnes de son entourage ont affaibli le président du gouvernement, la majorité parlementaire reste fragile, soumise notamment aux tensions territoriales. Dans plusieurs régions, la droite gouverne avec l’extrême droite, menaçant frontalement les avancées sociales, les droits des femmes ou les politiques mémorielles. Les compromis budgétaires imposés par Bruxelles continuent de peser, et les inégalités restent fortes.
Mais c’est précisément dans cet environnement contraint que l’expérience espagnole prend tout son sens. Elle rappelle qu’une gauche qui gouverne n’est pas condamnée à gérer l’existant, mais peut infléchir le cours des choses. L’Espagne est la preuve qu’une coalition de gauche, lorsqu’elle assume ses désaccords mais partage un cap, peut produire des politiques à la hauteur des attentes populaires. La preuve que l’Europe n’est pas condamnée à choisir entre l’autoritarisme brun et la gestion grise. Encore faut-il accepter de regarder, enfin, du côté de Madrid.
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