Immigration : absents des plateaux, les premiers concernés créent leurs propres espaces d’expression
Les médias dominants, ou mainstream, semblent aborder encore l’histoire coloniale et l’immigration à travers un regard dominant. Podcasts, médias indépendants et plateformes numériques deviennent alors des lieux de contre-récit, de mémoire et de réappropriation.

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En 2023, les bandeaux d’information de la chaîne CNews, propriété du groupe Bolloré, ont abordé les thématiques de l’islam et de l’immigration durant 335 jours sur 365, selon Mediapart. Cette présence quotidienne stigmatise systématiquement des populations déjà exposées à un climat d’exclusion durable. Dans le même temps, les principaux concernés demeurent largement absents des plateaux et plus largement des médias. Ce constat, partagé par de nombreux acteurs et actrices concerné·es, explique l’émergence de médias alternatifs conçus comme des espaces de contre-récit.
C’est dans cette perspective que s’inscrit Diasporas, média cofondé par Rania Daki, pensé comme un outil de mémoire et de transmission. « C’est un média alternatif, un espace d’archivage, permettant de lutter contre l’effacement et la réécriture des histoires migratoires », explique-t-elle. Selon elle, les médias dominants « omettent l’histoire coloniale et dénaturent les narratifs sur l’immigration ». Il lui a ainsi semblé nécessaire « de faire parler les personnes concernées ».
Les médias dominants omettent l’histoire coloniale et dénaturent les narratifs sur l’immigration.
R. DakiFrank Lao, auteur de Décolonisons-nous (JC Lattès), qui s’est d’abord fait connaître sur Instagram sous ce nom, partage ce même constat. « Décolonisons-nous », qui n’était, à l’origine, qu’un blog personnel mêlant ses analyses politiques, contenus culturels et décryptages médiatiques, s’est progressivement transformé en un média à part entière suivi par plus de deux cents mille personnes. À travers son prisme personnel, il y aborde la question décoloniale et les mécanismes de domination. L’auteur dénonce notamment ce qu’il qualifie de « regard blanc », un concept sociologique désignant une lecture du monde façonnée par une position dominante.
Il cite, à titre d’exemple, Pascal Praud, animateur star de CNews, qu’il décrit comme « une caricature pure et dure » et souligne le danger qu’il représente « tant sur le plan symbolique que dans l’exercice du pouvoir médiatique ». Toutefois, il précise que CNews ne constitue pas un cas isolé : « On peut aller du plus caricatural jusqu’aux petites polémiques qui peuvent paraître triviales, mais qui, mises bout à bout et répétées, finissent par former tout un spectre. »
Une invisibilisation organiséePour l’auteur, cette mise à l’écart des voix postcoloniales ne relève pas du hasard, mais d’un mécanisme structurel profondément ancré. « On dit que le silence n’est pas un oubli, et cette phrase représente bien la place de nos voix dans les médias mainstream », souligne-t-il, évoquant une organisation sociale fondée sur des imaginaires coloniaux.
Rania Daki, elle, inscrit cette invisibilisation dans un contexte de droitisation croissante du paysage médiatique. « Depuis plusieurs années, on observe un déplacement de la fenêtre d’Overton (1). Ce déplacement permet aux idées d’extrême droite d’être aujourd’hui considérées comme “normales” », explique la chercheuse.
Contrairement à une idée répandue, ces mécanismes traversent plus largement les cadres médiatiques, quels que soient les positionnements éditoriaux. Pour Penda Fall, chercheuse en sciences sociales spécialisée dans les questions de race et de migrations, et chargée de rédaction au sein du média Histoires Crépues, « le traitement des médias mainstream sur l’histoire coloniale et l’immigration est
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