« Nous, covictimes de féminicide, sommes invisibles aux yeux de beaucoup »
Depuis le féminicide de leur mère à Gagny, Abir, Amel et Sihame ainsi que leurs proches survivent dans un quotidien marqué par le traumatisme, la précarité et le manque de soutien institutionnel. Elles réclament aujourd’hui justice, reconnaissance et des mesures concrètes pour que les covictimes de féminicide ne soient plus abandonnées.
dans l’hebdo N° 1902 Acheter ce numéro

© Thibaud MORITZ / AFP
Depuis ce jour où notre mère a été assassinée de manière préméditée à coups de hache à Gagny, nos vies se sont arrêtées. Nous, ses filles, sommes perdues dans un monde sans elle. Chaque jour nous vivons avec la douleur, le traumatisme et la peur, qui ne nous quittent jamais. Nous sommes les covictimes de son féminicide, invisibles aux yeux de beaucoup, oubliées par ceux qui devraient nous protéger.
L’appartement est encore rempli de ses rires, son odeur, ses gestes. Tout y rappelle ce qui nous a été arraché. Nous y vivons endettées par les loyers impayés, avec une aide insuffisante. Chaque recoin de cette maison nous ramène à l’horreur. Comment reconstruire nos vies quand son absence est partout ? Depuis ce jour, nous n’avons pas pu entamer notre deuil. La violence ne s’est pas arrêtée avec sa mort. Nous, ses filles et ses covictimes sommes seules. Ce manque de prise en charge de l’État, cette indifférence institutionnelle, c’est une violence supplémentaire qui s’ajoute à celle du féminicide.
Majda, que notre mère avait accueillie et aimée comme sa fille de cœur, a été blessée en tentant de la protéger. Elle a subi deux opérations et souffre aujourd’hui d’une paralysie partielle de la jambe gauche. Elle n’a pas de logement stable, pas de ressources, pas de suivi régulier. Chaque déplacement, chaque soin, chaque démarche est un combat quotidien pour elle et pour nous toutes. Ce féminicide n’a pas seulement arraché la vie de notre mère. Il a détruit notre famille entière. Il a laissé un vide immense, un traumatisme impossible à mesurer, des vies suspendues à l’angoisse et à l’incertitude.
Nous demandons que la République cesse de laisser seules les familles face aux conséquences d’un crime violent.
Nous survivons dans un quotidien où l’État ne nous soutient pas. L’aide est aléatoire, insuffisante et trop souvent inexistante. Nous voulons que le monde entende que les covictimes de féminicide sont les oubliées de la République. La mort d’une mère détruit tout autour d’elle. Elle laisse derrière elle des vies brisées, des enfants perdus, des familles en ruine.
Nous demandons des réponses concrètes et immédiates : relogement digne et rapide pour les covictimes, une aide financière d’urgence pour sortir de l’endettement, un suivi psychologique et médical durable. Nous ne demandons pas l’aumône. Nous demandons justice, réparation, dignité et reconnaissance. Nous demandons que la République cesse de laisser seules les familles face aux conséquences d’un crime violent. Nous sommes les oubliées de la République.
Maman, nous porterons ta mémoire, ton combat et ton nom jusqu’à ce que justice soit faite. Chaque jour, nous essayons de continuer à vivre mais sans soutien nous survivons dans un monde où les disparitions violentes laissent un vide impossible à combler. Il est urgent que la République comprenne que la mort d’une mère ne touche pas seulement la victime mais détruit la vie de tous ceux qui l’aimaient. Nous demandons que ce vide soit comblé par un accompagnement humain concret.
Maman, nous portons ta mémoire dans chaque action, chaque mot, chaque lutte pour que justice soit faite. Nous porterons ton visage et ton histoire jusqu’à ce que la République remplisse enfin son devoir : protéger les covictimes, reconnaître leur douleur et leur dignité et leur permettre de reconstruire leur vie. Nous ne voulons pas seulement de l’aide, nous demandons justice, reconnaissance et réparation pour toutes les vies brisées autour d’un féminicide. Maman, nous te le promettons ta mémoire vivra à travers nous et nous ne laisserons jamais disparaître la voix des covictimes.
La carte blanche est un espace de libre expression donné par Politis à des personnes peu connues du grand public mais qui œuvrent au quotidien à une transformation positive de la société. Ces textes ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction.
Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.
Faire Un DonPour aller plus loin…
« Notre seul crime est de chercher protection »
« Les géants de la pétrochimie doivent répondre de leurs actes »
Femmes issues de la communauté des gens du voyage : « On nous refuse le droit de vote »
