La mémoire fragmentée des enfants d’immigrés

Marquées par les traumatismes de guerre, de racisme ou de pudeur, les histoires familiales des enfants issus des générations postcoloniales peinent à être partagées. Face à ces silences, les enfants héritent d’une mémoire fragmentée, et peinent à retrouver leur récit.

Kamélia Ouaïssa  • 5 février 2026
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La mémoire fragmentée des enfants d’immigrés
Salah Khemissi et ses parents (à gauche), Anissa Rami et son père (à droite).
© Crédit : Maxime Sirvins

Chez les enfants dits d’immigrés et les générations postcoloniales ce manque, n’est pas seulement un détail biographique. Il est parfois toute une généalogie rendue inaccessible, liée au manque à la fois d’archives et de transmissions orales brisées par les massacres et disparitions massives liées à la colonisation. Ce silence n’est ni accidentel ni individuel. Salah Khemissi, retraité de 72 ans, en mesure les effets.

Né à Tourcoing en 1953 de parents algériens arrivés en France en 1948 et 1950, il raconte l’impossibilité de remonter le fil de son histoire familiale : « On peut faire un arbre généalogique, mais moi, mon histoire, elle commence à ma grand-mère et à mon grand-père. Au-delà, je ne connais pas mon histoire. » Mais grandir avec ce vide a un coût psychique lourd. Le silence ne pèse pas seulement parce qu’il empêche de dire : il crée aussi une responsabilité immense pour les enfants, souvent premiers à maîtriser le français et être responsable des papiers administratifs incompréhensible pour leurs parents.

Salah Khemissi évoque une génération contrainte d’« encaisser » sans relâche : « Notre génération, je me demande comment on n’a pas fini en asile psychiatrique. Il y en a qui ont tenu, par responsabilité, comme moi et mon frère jumeau. Et d’autres qui ont eu des enfances complètement fragmentées et douloureuses, qui ont perdu la raison et sont tombés dans la drogue ou l’alcool. »

Salah Khemissi évoque le décalage entre l’image transmise et la réalité vécue par son père.

Ce silence est le résultat de facteurs « à la fois intérieurs à la famille et extérieurs à la société », comme l’explique Salem Maaroufi, chercheur en sciences de l’éducation et en psycho-éducation. Dans son étude « Le silence d’une génération à une autre : une étude psycho-éducative sur les immigrés et leurs enfants en France », publiée en 2013 dans la revue Insaniyat, Famille : pratiques et enjeux sociétaux, il observe que, quelles que soient les différences entre les vagues migratoires des années 1960 et celles du XXIᵉ siècle, une constante demeure : « On observe une souffrance intériorisée, marquée par le silence, qui se reproduit à travers toutes les générations de l’immigration. »

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Le silence pour survivre à l’exclusion et la violence

C’est aussi le produit de violences vécues, de survie et d’injonctions sociales qui, bien que tues, continuent de se transmettre. Durant deux années d’enquête en Seine-Saint-Denis, Pascale Jamoulle a observé comment les violences vécues après l’arrivée en France comme la précarité extrême, les discriminations et les rapports de domination produisent une honte de soi. Cette honte Salem Maaroufi, la qualifie de « refuge » pour père immigré face à une situation vécue comme dévalorisante et « une façon de se défendre, voire de résister. Tel fut le parcours intérieur de l’immigré maghrébin. »

Salah Khemissi évoque le décalage entre l’image transmise et la réalité vécue par son père, une manière de préserver la dignité de la figure du père : « Nos parents avaient presque honte de leur parcours. Mon père me racontait ses histoires de jeunesse en Kabylie, mais j’ai toujours eu l’impression que c’était une existence heureuse. En réalité, ça ne l’était pas. Il ne montrait aucune faiblesse. » Enfant, il percevait une réussite mise en scène. « Mon père était toujours en costume cravate, il distribuait toujours pleins de cadeaux. »

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Anissa Rami, journaliste et réalisatrice du documentaire audio Papa, t’es né quand ? (Arte Radio), issue d’une famille franco-marocaine, elle, décide d’enquêter sur la date de naissance de son père, jusque-là, inconnue. Dans les années 1960, après la seconde guerre mondiale, la France a fait venir des travailleurs immigrés, majoritairement algériens et marocains. Beaucoup se sont vu attribuer par défaut la date du 1er janvier comme date de naissance.

Le Collectif 1er janvier, créé en 2025, lutte pour la reconnaissance de ces traveilleurs immigrés.

Anissa Rami fait le même constat : « Peut-être consciemment ou inconsciemment, ils omettent des éléments de leur vie pour nous transmettre surtout le positif, pour nous donner envie de réussir. Et puis nous, en tant qu’enfants, on n’ose pas forcément poser les questions pour ne pas les gêner, les gêner. »

S’intégrer mais se taire

Le silence s’inscrit aussi dans une logique d’intégration dite « à la française ». L’anthropologue Pascale Jamoulle montre que ces injonctions conduisent de nombreux enfants d’immigrés à privilégier l’indistinction et l’effacement des différences liées à l’origine : « Ce type d’injonctions pousse de nombreux enfants d’immigrés à privilégier l’indistinction, l’effacement des différences liées à l’origine. »

Cette logique se traduit concrètement dans les trajectoires familiales, notamment à travers la question de la langue. Anissa Rami raconte que la langue marocaine ne lui a pas été transmise, « par peur que je ne sois pas intégrée », et qu’un français imparfait nuise à la réussite scolaire : « Il y avait la peur qu’on ne fasse pas d’études si on ne parlait pas parfaitement français. »

À cela s’ajoutent le racisme vécu, la difficulté à se dire victime, notamment pour les pères face à leurs enfants, et la crainte de transmettre les traumatismes. En effet, Salem Maaroufi explique que le silence est aussi directement lié à la place assignée aux immigrés et à leurs descendants dans la société française et au « degré de stigmatisation sociale à l’égard de l’immigration ». Pascale Jamoulle fait le même constat dans son enquête : en liant le mutisme de l’histoire familiale avec les discriminations spatiales, scolaires, sociales et professionnelles subies par les familles immigrées. Expliquant aussi que « l’écart entre les valeurs républicaines affichées et les expériences concrètes du racisme interroge alors le modèle français d’intégration ».

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Le mythe du retour aux pays

À la violence du racisme et de la stigmatisation s’ajoute un autre choc, plus intime : l’effondrement du mythe du retour. Pour beaucoup de migrants, l’exil était pensé comme provisoire. La promesse du retour au pays, idéalisée et fantasmée, permettait aux immigrés de supporter les violences, la précarité et le racisme en France, parce qu’ils les considéraient comme temporaires avant de retrouver leur pays.

Salem Maaroufi décrit ce moment de rupture comme un facteur majeur du mutisme parental : « Il y aurait un silence spontané dans la génération du père, lié à l’effondrement du mythe du retour au pays, et un silence planifié chez le fils de l’immigré, lié aux difficultés d’installation dans un pays peut-être un peu trop fantasmé. » Salah Khemissi raconte cette désillusion vécue par son père : « Il était déçu. Il voulait le retour au pays, et il a déchanté. Là-bas, même après l’indépendance, on était complètement paumé. T’es immigré en France et immigré en Algérie. »

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Face à ces absences, les enfants héritent d’une mémoire fragmentée, faite de bribes, de non-dits, de gestes, parfois de documents administratifs lacunaires. Il s’agit alors de recomposer un passé, de se réapproprier une histoire familiale. Pour Pascale Jamoulle, « l’histoire officielle n’aide pas toujours ces familles à élaborer leur passé. Car les anciennes migrations de travail sont largement coloniales ou postcoloniales ; elles renvoient à une période sombre, presque mutique, de l’histoire de la France ».

« J’ai construit mon histoire familiale en comblant ces trous »

Raconter devient alors une enquête : reconstituer un passé, se réapproprier une histoire familiale, renouer avec une part de soi restée inconnue. Anissa Rami met des mots sur ce sentiment partagé : « On ressent qu’il manque quelque chose : un trou dans nos archives familiales. J’ai construit mon histoire familiale en comblant ces trous. »

Pour Salah Khemissi, cette quête commence à l’adolescence, à l’école, lorsque les récits enseignés ne correspondent pas à ce qu’il vit : « J’ai vraiment découvert l’histoire de l’Algérie au cinéma. Je me suis dit : c’est ça notre histoire. Et personne ne nous la raconte. » De cette absence naît aujourd’hui une volonté de transmission. Raconter ces récits, les écrire, les rendre visibles : « Ce travail de mémoire, ce travail d’archives, personne ne peut le faire à notre place. Alors je le fais. »

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