Municipales : à Romans-sur-Isère, l’union progressiste née de la mort de Thomas se déchire
Depuis la mort de Thomas à Crépol, fin 2023, puis celle de Zakaria en 2024 à Romans-sur-Isère, cette dernière est devenue le symbole des fractures du pays, alimenté selon les intérêts de l’extrême droite. Malgré des fortes tentatives d’union, les forces progressistes ne font désormais plus front commun pour le premier tour des municipales.

© Sylvain THOMAS / AFP
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« La sécurité n’est pas un gros mot » : à Échirolles, Amandine Demore, maire courage face au narcotrafic Municipales 2026 : à Cayenne, l’enjeu sécuritaire dépasse la campagneUne ville de 33 000 habitants devenue l’allégorie des fractures du pays. Rappelez-vous. Le 19 novembre 2023, Thomas Perotto, un jeune de 16 ans, est tué en tentant de s’interposer dans une rixe à la sortie d’un bal à Crépol, dans un petit village des collines de la Drôme. Immédiatement, le drame est instrumentalisé par les médias Bolloré et l’extrême droite sur fond de désinformation, et de croisade politique. Six jours plus tard, de nombreux groupuscules fascistes se rendent dans le quartier populaire de la Monnaie, à Romans-sur-Isère, pour une expédition punitive raciste.
La maire, Marie-Hélène Thoraval, étiquetée divers droite, souffle sur les braises en stigmatisant ouvertement l’ensemble des habitants de la Monnaie, « un quartier de non-droit » où règnerait, selon ses mots, une « culture de l’excuse ». « Malgré nous, on est devenu le symbole d’une fracture », se rappelle Salim Dlih, romanais qui y a grandi. Avec d’autres habitants et anciens du quartier, ils décident de monter un collectif pour faire entendre leur voix.
Leur première action, une grande banderole sur laquelle est écrit : « Madame la Maire, nous vous aimons, pourquoi pas vous ? » Ce collectif se structure notamment au moment des élections européennes puis des législatives anticipées avec un mot d’ordre : lutter contre la forte abstention dans les quartiers populaires. Je Vote donc Je suis est né.
C’est ce maillage associatif qui m’a permis d’être celui que je suis aujourd’hui.
S. Dlih
Démantèlement
Outre ce nouveau collectif, c’est tout le tissu romanais et drômois qui s’active pour retisser du lien entre les habitants. Politis vous racontait, fin 2024, ce mouvement de fond, moins bruyant mais absolument nécessaire. En face, la maire, désormais habituée des plateaux de CNews, accélère sa politique sécuritaire : l’objectif promis de 100 caméras de vidéosurveillance est plus que doublé (212 sont désormais déployées) et les moyens de la police municipale, joignable en permanence, sont largement renforcés.
En revanche, la mairie n’a pas hésité à tailler dans les subventions du tissu associatif, notamment de l’éducation populaire. « C’est ce maillage associatif qui m’a permis d’être celui que je suis aujourd’hui. Aujourd’hui, à Romans, les jeunes populaires n’ont plus cette chance », raconte Salim Dlih qui parle de « démantèlement » des associations et de l’éducation populaire.
Dans ce contexte particulièrement violent, l’ensemble des forces progressistes se rassemble dans une forme d’union sacrée. L’objectif est double : retisser du lien social et, en prévision des élections municipales début 2026, mettre fin au « système Thoraval » en proposant une alternative crédible à la maire en place depuis 2014. Pendant deux ans, c’est une union très large qui se réunit régulièrement pour évoquer la stratégie à avoir pour cette échéance électorale.
Pendant des mois on a travaillé ensemble.
M-F. Grimmer
Celle-ci va de LFI jusqu’à Passionnément Romans, la liste soutenue par la Macronie en 2020, en passant par plusieurs collectifs citoyens, dont Je Vote donc Je suis. « Pendant des mois on a travaillé ensemble », raconte aujourd’hui Marie-France Grimmer, tête de la liste La Gauche populaire romanaise soutenue par La France Insoumise, et membre du Collectif Pour Romans, un groupe citoyen qui a participé aux nombreuses mobilisations contre l’extrême droite.
Achoppement sur la sécurité
« On a eu de très longues discussions, avec tout le monde, autour du programme qu’on voulait défendre pour Romans », confirme Salim Dlih. De nombreuses propositions communes émergent. Malgré tout, la question de la sécurité devient vite une pierre d’achoppement. Que faire du bilan de Marie-Hélène Thoraval ? Faut-il retirer les caméras de vidéosurveillance ? Désarmer la police municipale ?
Mais c’est aussi une question stratégique qui crispe : faut-il vraiment faire alliance avec Passionnément Romans, liste du centre ? La suite n’est qu’un retour aux intérêts politiques de chacun. Le 31 octobre, David Buisson (Génération Écologie) annonce dans la presse une liste d’union, Tous pour Romans, qualifiée de citoyenne, dont il prend la tête. Y figurent notamment le PS, les Écologistes, le PCF, Je vote donc Je suis et Passionnément Romans. Mais pas LFI, ni le Collectif Pour Romans.
« On a appris qu’ils partaient sans nous dans un article du Dauphiné Libéré, le choc a été énorme. On a bossé ensemble pendant des années pour se faire ‘entuber’ dans la dernière ligne droite. Ça fait douze ans que je milite jour et nuit contre cette maire et au dernier moment on fait comme si on n’avait jamais existé », confie Marie-France Grimmer, visiblement encore émue de cette rupture dont chaque camp fait reposer la responsabilité sur l’autre.
Le contexte romanais ne nous permet pas de faire campagne en disant on va supprimer les caméras de surveillance.
D. Buisson
« Je regrette vraiment que ce se soit passé comme ça. On a travaillé avec eux pendant des mois et je les respecte sincèrement », assure David Buisson pour qui la divergence majeure repose sur les questions sécuritaires. « Au vu des enjeux, ils auraient dû accepter de faire des concessions programmatiques. Le contexte romanais ne nous permet pas de faire campagne en disant on va supprimer les caméras de surveillance et désarmer la police. Ce n’est pas porteur », poursuit la tête de liste de Tous pour Romans.
Divergences stratégiques
Sur les questions de sécurité, sa liste prône un « triptyque pragmatique » : prévention et éducation, accompagnement, fermeté. « La politique du chiffre mise en place par la maire ne marche pas. Il y a eu deux attaques au couteau ces derniers mois. C’est son bilan, pas le mien », tacle David Buisson qui assure que si sa liste l’emporte, ils mettront « le paquet sur le tissu associatif, les éducateurs, les centres sociaux ». Sans détricoter, pour autant, ce qu’a mis en place l’actuelle maire. « Pourquoi les policiers municipaux ont des armes létales en permanence ? Il y a de nombreuses situations où ça ne se justifie pas », réplique Marie-France Grimmer.
Nous on prône la souveraineté populaire, on croit en les capacités des gens à savoir ce dont ils ont besoin.
M-F. Grimmer
Mais pour la tête de liste LFI, ce sujet de la sécurité est loin d’être le seul facteur de cette rupture. « Plus qu’une question de programme, c’est une vision de la politique qu’on ne partage pas. Nous on prône la souveraineté populaire, on croit en les capacités des gens à savoir ce dont ils ont besoin. Ce n’est pas leur cas », assure-t-elle.
En creux, c’est aussi la stratégie politique qui est questionnée dans cette division. Faut-il s’allier tous ensemble dès le premier tour quitte à travailler avec des personnes avec qui on ne partage ni l’ensemble des idées, ni les méthodes politiques ? « Notre objectif c’est de gagner pour changer Romans, pour nos enfants et rien d’autre. Les intérêts politiques de chacun au niveau national ne m’intéressent pas », souffle Salim Dlih.
C’est dans cette perspective que Je vote donc Je suis a rejoint la liste de David Buisson, obtenant plusieurs places « correspondant aux compétences des membres du collectif » sur cette liste d’union. « Dans une ville qui a été profondément fracturée, on veut parler à tout le monde, recréer du lien sans opposer les personnes, il n’y a que comme ça qu’on pourra l’emporter », poursuit-il, accusant, en creux, la liste insoumise de vouloir faire campagne sur une « confrontation fictive » – selon ses mots : les « quartiers » contre les « fachos ».
On ne laissera pas Romans être la capitale d’une France qui se fracture.
S. Dlih
Spirale de violence
À trois semaines du premier tour, l’incertitude est totale sur l’issue de ce scrutin, alors que lors du dernier mandat de Marie-Hélène Thoraval, Romans a profondément été marquée par la violence. Car après la mort de Thomas, c’est celle d’un autre jeune, Zakaria, dans le même type de circonstances (il s’est interposé dans une rixe), qui a ébranlé la ville au pied du Vercors, en 2024. Un drame qui a eu bien moins d’écho médiatique – Zakaria venait d’un quartier populaire et était racisé, ce qui n’a pas permis aux médias Bolloré d’en faire leurs choux gras. Mais une mort qui, localement, a ravivé des plaies encore béantes.
Si, aujourd’hui, deux listes partent divisées, tous, à gauche, s’accordent dans leur volonté de mettre fin à cette spirale infernale de violence. De quoi envisager une alliance après le premier tour ? « Il faudra voir », répondent-ils tous, sans en dire plus, mais sans fermer la porte pour autant, attendant certainement de voir l’état des rapports de force en présence, alors qu’aucun sondage fiable ne permet d’en avoir, à ce stade, connaissance. « On ne laissera pas Romans être la capitale d’une France qui se fracture », assure simplement Salim Dlih. « Oui, mais pour faire quoi ? Changer la maire n’est pas un programme en soi », répond Marie-France Grimmer. Réponse le 15 mars.
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