« Samedi 21 février, l’extrême droite marche dans les rues de Lyon, et nous continuerons à résister »
Khadidja Lahlali, militante féministe et antiraciste, et Sylvine Bouffaron, militante pour la justice sociale et climatique, appellent à faire bloc contre l’extrême droite et ses alliés institutionnels, alors que la marche pour Quentin Deranque a été maintenue par le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez.

© GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP
Un jeune homme est mort à Lyon. Il était militant d’extrême droite. Nous ne souhaitions pas sa mort, mais la disparition des idées politiques pour lesquelles il se battait. Nous ne laisserons cependant pas sa disparition être instrumentalisée pour justifier la répression contre nous. À la veille d’une manifestation de l’extrême droite dans nos rues*, nous, Lyonnaises – l’une musulmane, l’autre activiste pour la justice sociale et climatique – écrivons ensemble.
Les parents de Quentin Deranque ont, eux, déclaré qu’ils ne se rendraient pas à la marche organisée et n’appellent pas à s’y rallier.
Féministes, antiracistes, militantes de gauche, nous partageons un même constat : l’inversion de la charge de la violence est en marche. Elle prépare un déferlement contre les musulman·es, contre les militant·es de gauche, contre les féministes, contre toutes celles et ceux qui refusent la normalisation de l’extrême droite. Nous écrivons pour transformer la peur en lucidité politique et pour appeler chacune et chacun à ne pas se laisser entraîner dans cette inversion.
Les faits, et ce qu’on en fait
Jeudi 12 février, des affrontements éclatent dans les rues de Lyon entre groupes d’extrême droite et militants antifascistes. Quentin, 23 ans, est grièvement blessé. Il décède deux jours plus tard. La justice doit faire son travail. Mais avant même son décès, l’hallali politique est lancé.
Jordan Bardella parle d’« impunité de l’extrême gauche ». Marine Le Pen évoque des « milices terroristes ». Bruno Retailleau affirme que cette violence « gravite autour de LFI ». Gérald Darmanin tranche : « C’est l’ultragauche qui a tué. » Le vocabulaire est clair : terrorisme, milices, ennemi intérieur. En quelques heures, l’opposition à l’extrême droite devient le problème principal.
Qui est Némésis ? Némésis n’est pas un collectif féministe. Il instrumentalise la lutte contre les violences faites aux femmes pour cibler l’immigration et les musulmans. Il a été escorté par des groupes néonazis et évolue dans la galaxie identitaire. En janvier 2025, Bruno Retailleau déclarait à leur propos : « Bravo pour votre combat. Vous savez que j’en suis très proche. » Qu’un ministre de l’Intérieur félicite un groupe escorté par des néonazis constitue, selon nous, une violence institutionnelle. Cette légitimation n’est pas neutre : elle normalise, elle autorise, elle encourage. Et demain, ces mêmes groupes marchent dans nos quartiers.
Dans les heures qui suivent les déclarations nationales, des permanences de La France insoumise sont vandalisées. Les locaux du syndicat Solidaires sont attaqués. La mosquée Koba, à la Croix-Rousse, est taguée de croix nazies, pour la quatrième fois en deux ans.
Quel rapport entre la mort de Quentin et cette mosquée ? Aucun. Mais l’amalgame fonctionne. Les musulmans deviennent responsables par extension. Les antifascistes deviennent suspects. La gauche radicale devient « terroriste ». L’hallali est ouvert.
Puis vient une étape supplémentaire. Jean-Michel Aulas, candidat à la mairie de Lyon, demande que le portrait de Quentin soit affiché sur la façade de l’Hôtel de Ville. Il parle d’« un fils de Lyon ».
Honorera-t-on Ahmad, mutilé à Décines par des fascistes il y a quelques semaines ? Ismail Aali, victime d’un crime raciste dont le corps a été retrouvé dans un étang à vingt minutes de Lyon ? La mosquée Koba, vandalisée à répétition ? Non. Cette demande n’est pas un hommage neutre : c’est un geste politique, un signal envoyé. On honore un militant identitaire, on reste silencieux face aux victimes du racisme. Normaliser l’extrême droite pour gagner des voix, c’est choisir un camp.
Le double standard
Pendant que la classe politique s’émeut massivement, rappelons quelques faits :
- 326 actes antimusulmans en 2026, en hausse de 88 %.
- Trente-trois mosquées incendiées depuis 2015.
- Des crimes racistes qui ne déclenchent ni mobilisation nationale, ni minute de silence à l’Assemblée nationale.
Le double standard est flagrant. La mort d’un militant identitaire devient une affaire d’État ; les violences racistes structurelles restent périphériques. Nous avons déjà vécu cela. En 2015, après les attentats commis par les djihadistes, la suspicion est jetée sur l’ensemble des musulman·es. En 2026, un mort à la suite d’affrontements entre fascistes et antifas et la suspicion est jetée sur l’ensemble des acteurs de gauche. Nous savons ce qui se prépare : dissolutions, gardes à vue préventives, surveillance accrue. Pendant ce temps, l’extrême droite se sent légitimée.
Cette séquence ne touche pas que les antifascistes. Des militants écologistes sont qualifiés d’« écoterroristes ». Des milliers sont fichés. Des féministes sont gazées pendant que la police protège des groupuscules identitaires. Pendant qu’on réprime celles et ceux qui défendent le vivant, l’égalité et la dignité, on banalise des groupes fascistes.
Ne confondons pas les violences. La violence institutionnelle est celle qui normalise les dominations et protège les puissants. La violence répressive est celle qui s’abat sur celles et ceux qui résistent. C’est cette combinaison qui nous étouffe aujourd’hui.
Extension de la violence institutionnelle
On nous accuse d’être des terroristes. Regardons qui incendie, qui agresse, qui vandalise. On nous demande de condamner. Regardons qui félicite les groupes identitaires, qui veut afficher leur portrait sur la mairie. On nous présente comme une menace. Regardons qui a peur de sortir après la prière, qui a peur de manifester pour le climat, qui a peur pour ses enfants. L’inversion est totale et insupportable.
Nous ne sommes responsables d’aucune mort. Nous n’avons pas à nous justifier pour prouver notre respectabilité. Nous refusons d’endosser une culpabilité fabriquée.
Demain, l’extrême droite marche à quelques rues de la Guillotière. Des commerçants ont déjà reçu des menaces. Des familles ont peur. La résistance s’organise aussi, avec des messages de prévention et de l’auto-organisation.
Nous ne laisserons pas l’extrême droite et ses alliés institutionnels nous désigner comme terroristes.
Nous appelons les autorités à protéger réellement les plus vulnérables : les personnes racisées, musulmanes, LGBTQIA+, les commerçants visés, toutes celles et ceux qui suffoquent. Nous appelons le maire de Lyon à refuser toute instrumentalisation politique de cette mort.
Nous continuerons à résister. Nous déplorons la mort de Quentin parce que nous déplorons toute mort inutile. Mais nous ne laisserons pas l’extrême droite et ses alliés institutionnels nous désigner comme terroristes alors qu’ils sont, selon nous, les auteurs, les complices ou les légitimateurs de la terreur qui frappe ce pays.
Nous continuerons à nous opposer au fascisme, sous toutes ses formes. Nous continuerons à défendre les personnes racisées, sexisées, minorisées. Nous continuerons à défendre le vivant contre sa destruction. Nous continuerons à construire un féminisme antiraciste, anticapitaliste et antifasciste. Nous continuerons à nommer clairement ce que sont Némésis, la Cocarde et les héritiers de Génération identitaire : des groupes fascistes.
Lors de la commémoration de la rafle de la rue Sainte-Catherine, le samedi 14 février, une camarade déclarait : « Les conditions qui ont permis le nazisme et les rafles n’ont pas disparu. Elles sont bel et bien là. » Le fascisme est là. Demain, il marche dans nos rues.
Nous ne le laisserons pas faire. Ne laissons pas la suffocation nous paralyser. Organisons-nous. Protégeons-nous. Résistons.
Khadidja Lahlali, musulmane, militante féministe et antiraciste et Sylvine Bouffaron, militante pour la justice sociale et climatique.
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