Sans logement stable, pas d’émancipation possible

Bien au-delà des situations les plus précaires, le mal-logement fragilise les parcours de vie, creuse les inégalités et menace la cohésion sociale. Pour Marie-Pierre Vieu et Margaux Aldebert de la Fondation Copernic, il est urgent, face à cette crise structurelle, de repenser en profondeur les politiques du logement et de garantir un droit effectif à un habitat digne pour toutes et tous.

Marie-Pierre Vieu  et  Margaux Aldebert  • 11 février 2026
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Sans logement stable, pas d’émancipation possible
En mars 2025, à Paris, lors d’une manifestation « pour un logement décent, stable et abordable pour toutes et tous ».
© Eric Broncard / Hans Lucas via AFP

Aujourd’hui, se loger est cher. Nous sommes nombreux et nombreuses à trouver que notre loyer est trop élevé. Comme chaque année en février, la Fondation pour le logement vient de publier son rapport annuel sur l’état du mal-logement en France. Et comme chaque année, le constat est sans appel sur la crise du logement, multifactorielle, qui continue de s’aggraver, détériorant le vivre-ensemble et l’émancipation individuelle. Une crise qui touche tous les âges et toutes les couches de la société.

Se loger est devenu une source d’angoisse pour des millions de Français, bien au-delà des populations les plus précaires. L’absence de logement est devenue l’une des premières causes de souffrance sociale, alors même qu’avoir un toit constitue la condition élémentaire de la protection, de la dignité et de la liberté humaines. Le logement est à la fois une réponse à la « mal-vie » et un sésame pour accéder à l’autonomie sociale. Lorsqu’il fait défaut, c’est l’ensemble des parcours de vie qui vacille.

Habiter pour bifurquer. Vers un logement public et social, Margaux Aldebert, Stella Montebello et Marie-Pierre Vieu Martin, Éditions du Croquant, 116 pages, 7,5 euros.

Au fil des années, la pénurie de logements locatifs et particulièrement de logements sociaux s’est transformée en frein structurel à l’emploi, aux études et à l’installation dans sa vie. Combien de jeunes contraints de rester chez leurs parents, de couples en séparation qui cohabitent par nécessité, de familles entassées dans des logements trop petits, de postes qui restent non pourvus faute de solution pour se loger ?

Il s’agit d’autant de situations qui s’ajoutent aux chiffres du mal-logement et révèlent un parcours résidentiel sclérosé. Le dernier rapport de la Fondation pour le logement parle d’un million de personnes ne disposant pas d’un logement personnel. En parallèle, des ménages se retrouvent contraints de déménager toujours plus loin des centres dynamiques en raison du coût pour y habiter.

Cette pénurie organisée de logements locatifs et ce retrait de la puissance publique ont connu une forte augmentation depuis l’élection d’Emmanuel Macron.

En France, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Plus de 4 millions de personnes – soit 6 % de la population – sont mal logées. Dans le même temps, les dépenses contraintes des habitant·es explosent : + 4,7 % en 2023, sous l’effet cumulé de la hausse des loyers (+ 12 % en quatre ans), des charges (+ 12,2 %) et des prix de l’énergie. Ces augmentations pèsent lourdement sur les revenus des ménages, tandis que les aides publiques au logement reculent : les investissements publics sont passés de 41,5 milliards d’euros en 2017 à 34 milliards en 2023.

Cette pénurie organisée de logements locatifs et ce retrait de la puissance publique ont connu une forte augmentation depuis l’élection d’Emmanuel Macron. Depuis 2017, les coûts du logement ont augmenté plus vite que les revenus, creusant les inégalités. Pendant ce temps, le désengagement de l’État dans la construction de logements sociaux a entraîné une baisse tendancielle de la construction. La vente d’une partie du parc social et la destruction de logements anciens se traduisent par une perte de 24 000 logements chaque année.

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Dans le même temps a été apporté un soutien fiscal massif à l’investissement immobilier, dont bénéficient principalement les grands détenteurs de patrimoine. Ainsi en 2022, 35 % des propriétaires détenaient 65 % des logements, et un million de ménages possédaient à eux seuls la moitié du parc locatif privé. Le logement est devenu un actif de rente, concentré et financiarisé. Cette fiscalité liée au logement rapporte chaque année entre 85 et 90 milliards d’euros à l’État, et la récente adoption d’un statut du bailleur privé va renforcer cette orientation.

Le logement est devenu un actif de rente, concentré et financiarisé.

Le choix politique est donc clair : restreindre les droits et les protections pour les habitant·es tout en organisant l’enrichissement d’une minorité. Ce déséquilibre, inscrit dans les lignes budgétaires, a un coût social croissant. Le primat du marché non régulé, la financiarisation du logement et le désengagement de l’État du logement social et public produisent une exclusion et une précarité massives, alimentent la ghettoïsation des plus fragiles, attisent la colère sociale, renforcent la défiance démocratique et nourrissent le repli.

Repenser les politiques du logement

Le logement n’est donc plus seulement une question sociale : il est devenu un enjeu central de cohésion territoriale, de justice sociale et climatique comme de démocratie. Il est aussi un droit constitutionnel. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement d’éviter la rue, mais de garantir un lieu de stabilité, essentiel au bien-être physique, psychologique et mental. Un logement digne permet de se reposer, de se projeter dans l’avenir, et de construire des projets personnels et collectifs.

À la Fondation Copernic, nous considérons le logement comme un enjeu transversal. Sans logement digne pour toutes et tous, aucune émancipation individuelle ou collective n’est possible. Repenser les politiques du logement, c’est aussi repenser la société, de l’intime au collectif.

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Face à cette crise, nous publions un ouvrage collectif, Habiter pour bifurquer, qui propose une réflexion globale sur les politiques du logement. Nous souhaitons participer à réactualiser la pensée politique autour de ces enjeux et ouvrir le débat sur des solutions concrètes. Nous esquissons pour cela trois axes pour une politique du logement juste et durable. Tout d’abord, sécuriser socialement la population. L’un des premiers enjeux est de débloquer les parcours résidentiels afin de permettre à chacune et chacun d’envisager son futur sereinement.

Le logement joue un rôle clé dans l’inclusion sociale, l’accès à l’emploi et l’aménagement urbain.

Une politique du logement juste doit garantir l’égalité d’accès à un logement proche des lieux de travail, des commerces et des loisirs. Pour cela, les leviers principaux sont de renforcer le logement public et un encadrement plus strict du secteur privé. Il s’agit ensuite d’intégrer au bon niveau les enjeux environnementaux dans la façon dont on pense la construction et l’aménagement du territoire. Le logement doit être repensé dans son environnement, en tenant compte de l’isolation des bâtiments, des nuisances sonores, des parties communes, de la qualité de l’air et des services de proximité.

Une politique du logement solvable doit concilier limites planétaires et dimension sociale. Enfin, il est urgent de repenser la démocratie de l’habitant·e. Le logement constitue un espace immédiat d’exercice du pouvoir politique. Il joue un rôle clé dans l’inclusion sociale, l’accès à l’emploi et l’aménagement urbain. Pour qu’il devienne un levier de transformation sociale, il faut que les habitants et les habitantes se réapproprient leur espace de vie.

Un appel à l’action collective

Une des pistes pour garantir un logement stable et digne pour toutes et tous est la mise en place d’une sécurité sociale du logement. Il s’agit d’une mise en sécurité collective qui permet l’autonomie et l’auto-organisation des forces économiques et sociales. La proposition, notamment émise par la Confédération nationale du logement, association représentative des locataires, est la mise en place d’une caisse nationale de sécurité locative.

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Cette caisse serait universelle, car pour tous les locataires quels que soient leurs moyens. Elle serait solidaire, car financée par une cotisation mutualisée et démocratique, et gérée conjointement par les locataires et les bailleurs. De cette façon, on reconnaît aux habitantes et aux habitants la capacité à déterminer collectivement leurs conditions d’habitat et leur environnement de vie.

L’extrême droite tente de transformer la crise du logement en crise identitaire.

Le sujet du logement est malheureusement souvent délaissé par notre camp social, et nous peinons à mobiliser sur cette question. Pourtant, c’est l’une des premières préoccupations populaires. Ce vide politique, l’extrême droite l’occupe et le détourne, tentant de transformer la crise du logement en crise identitaire. Pourtant, cette situation n’a rien d’une fatalité : elle nécessite un sursaut collectif pour repenser les politiques publiques et garantir à chacune et chacun un droit effectif au logement. Car sans logement stable, aucun projet d’émancipation, individuelle ou collective, ne peut véritablement voir le jour.

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