Démocratie : « L’éducation populaire a un rôle particulier à jouer »
Présidente de la Ligue de l’enseignement, Hélène Lacassagne alerte sur les risques qui pèsent sur le tissu associatif, pilier de la vie démocratique, et appelle à renforcer son autonomie et sa visibilité.
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© GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP
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Associations : l’enjeu oublié des municipales Quartiers populaires : les associations en danger de « disparition silencieuse »Dans un contexte de progression des droites et de l’extrême droite, le monde associatif traverse une crise, fragilisé par les baisses de dotations déjà à l’œuvre. Plus que jamais, estime Hélène Lacassagne, les associations doivent défendre leur mode de fonctionnement, fondé sur la subvention et leur liberté d’action.
Quelle est la place des fédérations d’éducation populaire, ou quelle devrait-elle être aujourd’hui en particulier ?
Hélène Lacassagne : La place des fédérations d’éducation populaire n’est clairement pas assez lisible. Pourtant, elles représentent un volume d’activités et un nombre d’adhérents considérables. La Ligue de l’enseignement, par exemple, rassemble environ un million d’adhérents, 21 000 associations, 102 fédérations départementales et 13 unions régionales. Notre présence sur les territoires est très importante, même si elle reste invisibilisée. La ligue est à la fois une grande tête de réseau associative et un mouvement complémentaire de l’école publique.
Il y a eu de grandes périodes où les associations structuraient le débat public et fédéraient largement. Pourquoi ces dynamiques semblent-elles aujourd’hui plus difficiles à faire émerger ?
Les associations sont peut-être moins visibles aujourd’hui parce que les corps intermédiaires ont été progressivement mis à distance dans l’action publique. On observe une évolution vers l’application des logiques de marché dans les politiques publiques. Or l’éducation populaire a longtemps été coconstructrice de ces politiques, aux différents niveaux institutionnels : communal, départemental, régional ou national.
L’enjeux est de travailler sur la diversification des moyens pour garantir notre liberté d’initiative.
Cette coconstruction est aujourd’hui remise en cause. On le voit également dans la manière dont l’État considère la société civile, par exemple dans la mise à distance du conseil économique social et environnemental régional (Ceser). Les politiques publiques peuvent être très bien conçues sur le papier, mais ne pas atteindre leurs bénéficiaires. L’expérience des associations, ancrées dans les territoires, est précisément ce qui permet de comprendre les besoins réels des habitants.
Dans un contexte de montée des droites et de l’extrême droite, le tissu associatif vous semble-t-il fragilisé ? Quels sont, selon vous, les risques les plus concrets qui pèsent sur les associations ?
Effectivement, le système associatif est fragilisé. Les risques les plus concrets tiennent d’abord à la privation de moyens, qui limite la capacité des associations à développer leurs projets. Il y a aussi une intrusion croissante dans le projet associatif, qui se traduit par une perte d’autonomie et une remise en cause des libertés associatives. On observe une évolution du financement des associations dans les collectivités dirigées par des édiles portant des idées d’extrême droite.
Observez-vous une remise en cause idéologique du rôle des associations d’éducation populaire, notamment lorsqu’elles portent des valeurs d’égalité, de laïcité et de solidarité ?
L’évolution s’observe notamment à travers les financements des associations et elle est aujourd’hui extrêmement préoccupante. Les associations à vocation sociale seront affectées par des baisses de subventions très importantes, de même que le secteur culturel. Tout cela intervient dans un contexte où les associations sont déjà fragilisées par la diminution des subventions des collectivités, notamment des municipalités, elles-mêmes confrontées à la baisse des dotations de l’État. Il existe donc un effet domino qui peut précariser l’ensemble du tissu associatif.
Le recours aux marchés publics n’a-t-il pas trop institutionnalisé les fédérations ?
Ce sujet est étroitement lié à l’exercice des libertés associatives. La loi relative à l’économie sociale et solidaire et la circulaire sur les relations entre pouvoirs publics et associations rappellent que le mode de financement normal d’une association est la subvention, attribuée pour soutenir un projet porté et maîtrisé par l’association elle-même.
Le marché public, en revanche, change la logique, c’est même tout autre chose. Il peut priver l’association de son autonomie, qui se trouve alors entravée, voire annihilée par le cahier des charges de la commande publique. Pour les associations employeuses, le risque est de se retrouver dépendantes des appels à projets ou des marchés publics afin de maintenir l’emploi. La solution est d’accéder à une autonomie économique. C’est un véritable enjeu que de travailler sur la manière dont la diversification des moyens permet de garantir notre liberté d’initiative.
Des initiatives comme « 1001 territoires pour la fraternité » (dispositif lancé par les associations et les syndicats pour faire face au projet de société de l’extrême droite) peuvent-elles constituer une réponse politique et culturelle durable ?
Donner de la visibilité à celles et ceux qui s’engagent pour une société fraternelle est déjà un élément très positif. Ces initiatives permettent à des personnes engagées dans des associations, des syndicats ou d’autres collectifs d’agir ensemble sur leurs territoires pour faire vivre la fraternité, le goût de l’altérité et l’hospitalité.
Les mouvements d’éducation populaire contribuent à la défense de la démocratie, des droits humains et des libertés publiques.
Dans un contexte médiatique où les discours d’exclusion sont très présents, ces dynamiques peuvent créer des espaces d’espérance collective. Les mouvements d’éducation populaire ont un rôle particulier à jouer pour faire vivre ces valeurs et contribuer à la défense de la démocratie, des droits humains et des libertés publiques.
À l’approche des élections municipales, quels sont les leviers à défendre pour reconstruire un tissu associatif solidaire ?
Les associations doivent réaffirmer que leur mode de financement est la subvention, et que la qualité et la pérennité de leurs projets nécessitent des subventions pluriannuelles. Elles doivent revendiquer la liberté que leur donne la loi de poursuivre leurs objectifs propres, en définissant elles-mêmes les contenus et les modalités de leurs actions. Enfin, elles doivent porter haut et fort des valeurs de solidarité, de fraternité, de laïcité, et favoriser l’engagement des jeunes. Face aux logiques d’exclusion et de repli sur soi, elles sont dans notre société un vecteur d’émancipation individuelle, et un ciment social indispensable.
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