La gauche de Hollande préfère la défaite
Sur le terrain, les alliances à gauche se multiplient comme condition de victoire. Mais une partie des cadres du Parti socialiste et de Place publique persiste à fragiliser l’unité dont elle a pourtant besoin.
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© Ludovic MARIN / AFP
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Raphaël Glucksmann incarne aujourd’hui, avec constance, cette ligne singulière : construire une perspective pour 2027 en tenant à distance une partie décisive de la gauche. Une stratégie qui se veut clarificatrice, mais qui produit surtout de l’isolement. Car le réel est là : partout où la gauche peut espérer l’emporter, elle le fait en s’additionnant. L’unité n’est pas un supplément d’âme, c’est une condition de victoire.
L’unité n’est pas un supplément d’âme, c’est une condition de victoire.
Cette tension révèle une impasse plus profonde au sein d’une certaine gauche sociale-démocrate qui ne cesse d’invoquer une gauche « républicaine » et « laïque », comme un étendard censé tracer une frontière. Mais jamais cette affirmation ne va réellement au bout de sa démonstration. Elle fonctionne surtout en creux, pour suggérer ce que ne serait pas l’autre gauche, en particulier la gauche radicale. Or cette mise en cause implicite est non seulement contestable, mais elle est aussi politiquement stérile.
Faut-il rappeler qu’en 2024, lors des législatives, ces forces s’entendaient pour gouverner ensemble tout un pays ? Qu’elles plaidaient pour un accord national, un programme partagé, une répartition des responsabilités ? Comment expliquer qu’à l’échelle locale, aujourd’hui, certains prétendent qu’il serait devenu impossible de travailler ensemble ? Ce double discours fragilise l’ensemble. Il alimente une confusion dont la droite et l’extrême droite sont les seules bénéficiaires. Et il n’épargne personne.
Tout pour empêcher l’accord
Les insoumis eux-mêmes, en réduisant parfois ces alliances à de simples « accords techniques », contribuent à minorer la réalité politique : oui, les programmes sont suffisamment compatibles pour envisager un véritable partage du pouvoir, et pas seulement une coexistence contrainte.
Il faut donc nommer le problème : une partie de cette gauche préfère encore la défaite à une victoire partagée. Elle parie sur l’échec collectif pour en tirer un bénéfice futur, misant sur les fractures des municipales pour se repositionner en vue de 2027. C’est un calcul court, qui fait passer la stratégie d’appareil avant l’intérêt général.
L’enjeu n’est pas d’effacer les désaccords, mais de les organiser.
L’épisode de Limoges en est une illustration frappante. Dans cette ville longtemps appelée « la Rome du socialisme », tout a été entrepris pour empêcher un accord entre socialistes et insoumis. Les pressions ont été fortes, assumées. François Hollande a même décroché son téléphone. Mais, localement, les socialistes ont tenu bon. Ils ont compris que la politique se joue aussi dans les territoires.
Ce décalage entre les états-majors et le terrain est désormais central. Il montre que l’idée des gauches irréconciliables est moins une réalité qu’une construction dangereuse, parce qu’elle enferme la gauche dans une minorité durable. Aucune de ses composantes ne peut, seule, prétendre représenter le bloc populaire dans toute sa diversité. La solitude de Raphaël Glucksmann est, en ce sens, profondément politique. Elle tient à une stratégie qui se coupe des dynamiques réelles de recomposition. On ne bâtit pas une majorité en espérant l’affaiblissement de ses partenaires.
Il est encore temps de sortir de cette logique. À condition de cesser d’opposer abstraitement des gauches qui, dans les faits, savent déjà gouverner ensemble. L’enjeu n’est pas d’effacer les désaccords, mais de les organiser. Car la seule question qui vaille demeure : comment gagner, ensemble ?
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