Pirater CNews, mode d’emploi
Critiquer l’impérialisme de l’Occident dans l’émission de Pascal Praud ? C’est possible, à condition de suivre minutieusement la méthode de Saphia Azzeddine, romancière franco-marocaine.
dans l’hebdo N° 1906 Acheter ce numéro

« On a l’impression que le Moyen-Orient est un peu un terrain vague, qu’on peut exploiter, administrer à notre guise. » Critiquer l’impérialisme de l’Occident dans l’émission de Pascal Praud ? C’est possible, à condition de suivre minutieusement cette recette spécialement concoctée par Arrêt sur images, qui a décortiqué la séquence argumentative de Saphia Azzeddine, romancière franco-marocaine, venue pour parler du thème de son livre : le pillage du patrimoine culturel irakien, et qui a orienté le débat vers l’illégalité de l’attaque en Iran. Il est 10 h 45, le 11 mars, en direct sur L’Heure des pros.
N°1 : être invitée sur la base d’un quiproquo. Initialement conviée sur le plateau pour promouvoir son livre Mémoire sous scellés – édité chez Fayard (propriété de Vincent Bolloré), Saphia Azzeddine n’a, semble-t-il, pas respecté l’ordre du jour.
Claire, concise, organisée dans son propos, elle s’impose et dévoile les faiblesses de ses interlocuteur·ices.
N°2 : rester agréable en toutes circonstances, même si tout le monde ici regrette votre présence. Face à Saphia Azzeddine, qui dénonce l’impunité de l’Occident, Georges Fenech rétorque : « Vous omettez de dire quelque chose, c’est que si les Américains […] sont intervenus, c’est parce qu’il y a eu le 11-Septembre. » La romancière évite le conflit : « Je comprends, mais… » Claire, concise, organisée dans son propos, elle s’impose et dévoile les faiblesses de ses interlocuteur·ices.
N°3 : faire une interro sur table. « De quelle nationalité étaient les passeports qu’on a soi-disant retrouvés par terre ? Saoudiens. […] Ils ont attaqué l’Irak, pourquoi n’ont-ils pas attaqué l’Arabie saoudite ? » énumère-t-elle, face à un plateau bien silencieux. Crescendo, Saphia Azzeddine installe la pierre angulaire de son argumentation : « Je suis obligée de parler des faits. » Chiffre, analogie, comparaison historique ou statistique.
Empêcher la simplification des propos comme arme de disqualification.
N°4 : devancer les arguments de CNews, affronter les objections. « On connaît cette rhétorique, si je dis un peu de bien de l’Irak avant 2003, ça veut dire que je suis pro-Saddam Hussein. Ce n’est pas ça. » Démonstration de ce qu’est une prolepse. L’un des ingrédients phare de cette recette : empêcher la simplification des propos comme arme de disqualification.
N°5 : préciser pour l’emporter. Pascal Praud recentre le débat : « Mais qu’est-ce qu’on fait pour l’Iran. On les laisse crever ? » Saphia Azzeddine nuance et pointe une opinion iranienne diversifiée. Praud s’insurge : « Vous pensez que ces jeunes femmes ne veulent pas faire la Révolution ? » La romancière tient bon : « Mais vous vous basez sur quels chiffres pour nous parler “des jeunes femmes” ? […] toutes les Iraniennes ne sont pas pour la fin du régime ? », puis, « attendez, ne me faites pas dire… », trop tard, il la coupe. « Là, les gens comprennent ce que vous dites ! » Respirer, recadrer et tenir bon : « Est-ce que l’Occident a apporté la démocratie au Moyen-Orient ? »
N°6 : conclure. Dix minutes de débat, c’est trop pour Pascal Praud, agacé d’entendre parler d’ingérence. « C’est fini ! » hurle-t-il. Saphia Azzeddine lui arrache une conclusion : « Ma position, c’est le droit international. Uniquement. Sinon, c’est la loi du plus fort, le Far West. Sauf qu’un jour, les plus forts deviennent les plus faibles, et ils remercieront le droit international. » Péroraison. Praud est stupéfait : « Vous êtes venue à Europe 1 l’autre jour, on n’avait pas eu du tout cette discussion, on était restés sur le livre », dont il précise la maison au cas où, pour clore le bal : « Je le répète, c’est chez Fayard, et c’est ça qui est intéressant. » Intéressante, oui, cette séquence condamnant les frappes israélo-américaines, depuis CNews.
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