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Publié le 19 mai 2018
« Le Poirier sauvage », de Nuri Bilge Ceylan - « Un couteau dans le cœur », de Yann Gonzalez [Compétition] - Mon palmarès idéal

« Le Poirier sauvage », de Nuri Bilge Ceylan - « Un couteau dans le cœur », de Yann Gonzalez [Compétition] - Mon palmarès idéal

À l'approche de l'annonce du palmarès…

La nouvelle organisation de la grille des projections pour la presse nous a amenés à voir trois films hier, dernier jour de la compétition. Dont Le Poirier sauvage (photo), du Turc Nuri Bilge Ceylan, Palme d’or en 2014 pour Winter Sleep, dont la durée en imposait : 3h08. Le film a probablement souffert de cette programmation, au moment où la fatigue harcèle tous les festivaliers (y compris les plus sérieux…) : la grande salle Debussy était inhabituellement clairsemée. Dommage ! Nuri Bilge Ceylan poursuit son œuvre d’une ampleur extraordinaire. Et Le Poirier sauvage captive de bout en bout.

Après avoir réussi ses études de littérature dans une grande ville, un fils, Sinan (Aydin Dogu Demirkol), est de retour dans son village d’Anatolie où vit sa famille. Voulant devenir écrivain, il a dans ses bagages son premier manuscrit, dont la publication exige de l’argent. Tandis que son père, qui fut un joueur invétéré, est criblé de dettes. Comment entrer en littérature quand on est de la campagne et quel type de roman écrire ? Quel métier exercer ? Faut-il accepter un poste d’enseignant dans l’est de la Turquie, région reculée où les attentats abondent ? Que reconnaît-on de soi dans ses parents ? Comment expliquer que son père se soit perdu dans le jeu ? Voilà quelques-unes des questions, parmi beaucoup d’autres, qui traversent Le Poirier sauvage, portées par des personnages tous complexes.

Nuri Bilge Ceylan filme magnifiquement les batailles rhétoriques, toujours intenses chez lui, comme cette discussion entre Sinan, le jeune imam du village, au discours traditionnel, et son collègue du bourg d’à côté, aux conceptions religieuses plus souples. En un plan, le cinéaste peut aussi émerveiller son spectateur, comme celui où une jeune femme, amie d’enfance de Sinan, retire son voile devant lui, puis lui mord la lèvre. Nuri Bilge Ceylan est un enchanteur, même si son récit est pétri de désillusion : le ravissement qu’il suscite est aussi sensuel que philosophique.

Nous reviendrons sur Le Poirier sauvage au moment de sa sortie. Comme sur Un couteau dans le cœur, de Yann Gonzalez, dernier film français de la compétition à être entré en lice. L’action se déroule à Paris en 1979, autour d’une société de production de pornos gays, dont la directrice est incarnée par Vanessa Paradis. On retrouve la manière ultra-stylisée de Yann Gonzalez, déjà à l’œuvre dans son premier long-métrage, Les Rencontres d’après minuit (2013). À la fois queer et jouant avec le kitsch, instillant des scènes d’horreur dans une histoire sur les brûlures de l’amour et de la passion, le tout ayant quelques échos avec le cinéma de Fassbinder. Un couteau dans le cœur, malgré la mise à distance qu’induit son esthétique, est un film totalement déchirant. À côté d’une Vanessa Paradis plutôt sur la réserve, Kate Moran, actrice fétiche du cinéaste, irradie par sa présence et sa beauté, tandis que Nicolas Maury est éblouissant en metteur en scène-homme de confiance, folle a priori écervelée, auquel, en dernier ressort, rien n’échappe.

La soixante-et-onzième édition du festival de Cannes touche à sa fin. Un constat s’impose : contrairement à l’an dernier, la compétition aura été de bonne tenue. Peu de films catastrophiques, sinon Les Filles du soleil, de la française Eva Husson, sur des combattantes kurdes ; et Capharnaüm, de la libanaise Nadine Labaki. Une rumeur veut que ce dernier figurerait au palmarès. Ce serait primer un film misérabiliste et complaisant, qui instrumentalise l’enfance au cinéma pour en tirer des larmes à bon compte. Plusieurs œuvres, en revanche, ont marqué par leur singularité et leur tranchant. D’où la difficulté d’établir mon palmarès idéal. Essayons tout de même. Quant au vrai palmarès, il sera commenté ici en fin de journée, après la cérémonie de clôture qui se déroule ce soir, à partir de 19 heures.

Palme d’or

Une affaire de famille, de Hirozaku Kore-Eda (si, bien sûr, Jean-Luc Godard, pour Le Livre d’image, ne l’obtient pas).

Un film subversif dont il émane une émotion puissante et subtile. Contrairement à certains de ses confrères en compétition, le cinéaste japonais met en scène des enfants en faisant preuve d’une grande éthique du regard.

Grand prix

Leto, de Kirill Serebrennikov

Cette évocation de l’émergence du rock dans les années 1980 en URSS, due à un cinéaste assigné à résidence dans son pays, mêle l’énergie, l’inventivité et la rébellion face à l’état des choses. La bande-son (Talking Heads, Iggy Pop, Lou Reed…, et le rock russe) est réjouissante.

Prix du jury

Le Poirier sauvage, de Nuri Bilge Ceylan

Prix d’interprétation féminine

Zhao Tao, dans Les Éternels, de Jia Zhang-Ke. La comédienne chinoise compose un très beau rôle de femme indépendante et forte, imposant son code de l’honneur à l’homme qu’elle aime, responsable de la pègre locale.

Prix d’interprétation masculine

Marcello Fonte, dans Dogman, de Matteo Garrone

Prix de la mise en scène

Asako I & II, de Ryusuke Hamaguchi. Avec un sujet relativement mince – le retour d’un premier amour bouleverse une jeune femme heureuse dans son couple –, le cinéaste japonais signe un film délicat dont l’empreinte reste.

Prix du scénario

Blaskkklansman, de Spike Lee.


Crédit : @nbcfilm

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